Hala Moughanie assume de ne pas brosser dans le sens du poil

Hala Moughanie assume de ne pas brosser dans le sens du poil

28 septembre 2021 - par Arnaud Galy 
 - © Serine Dalloul
© Serine Dalloul

Les Zébrures d’automne battent leur plein dans Limoges et sa région. La mer est ma nation écrit par l’autrice libanaise Hala Moughanie sera jouée au Sirque de Nexon, mise en scène par Imad Assaf. L’occasion de faire mieux connaissance avec celle qui faillit être stoppée net dans son désir d’écrire.

Remontons le temps. 2005, 2006, Hala est une jeune femme de 26 ans ignorant tout ou presque du monde littéraire, sans bonne fée dans son carnet d’adresses. Pourtant, elle écrit. « Tais-toi et creuse » est sa première pièce éditée. Une Première qui selon l’expression un brin crétine «  ne trouve pas son public ». Plus que cela ! Hala en prend plein la figure. Mal écrite, dérangeante ou à contre-courant : les piques sont nombreuses et elle en convient aujourd’hui, «  je n’ai pas su la défendre, le texte était trop grand pour moi. Je mettais les pieds dans le plat, ne caressais pas dans le sens du poil et j’étais trop jeune pour le monde littéraire parisien. Au Liban, la situation était différente, le théâtre est fondé sur l’oralité, le conte ou la performance, peu sur le texte... » Résultat : une énorme déception
et une petite décennie de pause. Pause littéraire. Côté vie personnelle, trois enfants interdisent les temps morts !
Que faire quand la mayonnaise ne prend pas, mettre le tout au frigo et attendre. Attendre qu’une voix se fasse entendre. Une voix qui dit « tu devrais l’envoyer au comité de sélection du Prix théâtre RFI...  » Merci Catherine Boskowitz, la bonne fée ! La metteuse en scène qui cherchait des textes libanais pour le programme de RFI « Ca va, ça va le monde ! » passe outre les avis défavorables – y compris à RFI ! - et offre une seconde chance à « Tais-toi et creuse ». Bingo. La pièce est sélectionnée et remporte le Prix RFI théâtre 2015. « Tais-toi et creuse » et son autrice vivent une seconde jeunesse. « Avec presque 10 ans de décalage, j’ai découvert que je pouvais être entendue, que ma pièce pouvait rencontrer un public et que, bien que ne la cherchant pas vraiment, la reconnaissance était au rendez-vous... même si je ne crois pas faire partie intégrante du milieu... »

Pause bénéfique. En plus d’être à la tête d’une grande famille, Hala Moughanie a mis à profit sa décennie de suspension pour s’installer dans une autre profession qui en apparence est fortement éloignée du théâtre. Elle est consultante ! Au Liban, elle travaille pour les institutions publiques sur des projets d’amélioration du service public dans les domaines de l’eau ou de l’éducation. En Afrique francophone, souvent en zone sahélienne, Hala Moughanie navigue dans un domaine dont la difficulté transpire de son intitulé : médiation, prévention et résolution de conflits. Vaste programme.
Aussi étrange que cela puisse paraître, l’écrivaine n’a pas l’impression de vivre deux activités professionnelles si éloignées l’une de l’autre. L’écriture et l’expertise, des points communs ? « Je les trouve complémentaires, les deux relèvent d’un engagement politique et proposent un autre monde. Les missions que je mène sur le terrain, qu’elles soient dans un ministère ou dans un camp de réfugiés, nourrissent mon écriture. Je n’ai pas une écriture intimiste, j’ai besoin de cette nourriture. Si le Prix RFI n’avait pas relancé mon écriture, j’aurais pu ne vivre que de mon travail de consultante, mais j’aurais été amputée d’une partie de moi-même. »

Et en ce moment ?
Hala Moughanie a récemment « pondu  » un roman ancré au Liban. «  À la différence des pièces de théâtre qui peuvent être contextualisées ailleurs qu’au Liban, ce roman se situe dans un imaginaire que les Libanais ont construit, dans des croyances que les Libanais se sont formulées à eux-mêmes en tant que Libanais. » Même si elle n’hésite pas à dire qu’elle a ajouté une touche « dingo  ».
Pour l’autrice, la chasse à la maison d’édition est lancée. Les premiers retours d’une grande maison parisienne la laissent sans voix. « Ils seraient intéressés, mais il faudrait que je supprime ce qui a rapport au conflit israélo-palestinien et que les camps de réfugiés syriens ou palestiniens soient décrits plus misérablement. Je ne veux pas entrer dans les cases préétablies par d’autres. Malheureusement beaucoup d’écrivains, de chorégraphes ou de cinéastes entrent dans ce jeu, plus il y a d’autoflagellation plus l’extérieur est à l’écoute. Je me souviens avoir vu des danseurs de Kinshasa il y a un an se produisant masqués et criant leur douleur quant à la pandémie alors que le virus n’existait pas au Congo ni en Afrique. J’ai vu la même attitude au Tchad, en Mauritanie ou au Niger... souvent les artistes adoptent le discours ambiant. Je refuse. Je ne cherche pas à plaire, ce n’est pas un dilemme pour moi.  »

Précédents Agora mag