Hélène des Ligneris, "lire pour être libre"

Hélène des Ligneris, "lire pour être libre"

En parcourant Bordeaux, impossible de passer à côté du quartier Saint-Pierre, lieu emblématique de la ville, serti de ruelles au charme suranné, berceau d’un Bordeaux animé et culturellement riche. C’est ici, 8 place du Parlement, qu’il n’est pas rare de voir Hélène des Ligneris, propriétaire de la librairie indépendante La Machine à Lire, s’entretenir avec sa clientèle. Elle arpente les rues, de La Machine à Lire à La Machine à Musique successeur Lignerolles, comme portée par le souffle d’une passion effrénée pour son travail.

18 octobre 2021 - par Joalie Merten 
 - © Joalie Merten
© Joalie Merten

Quand je rencontre Hélène des Ligneris pour la première fois, c’est dans le cadre d’un mécénat pour la réédition de deux ouvrages à l’IUT Bordeaux Montaigne.
Port de tête altier, mais discours humble, Hélène est de celles qui impressionnent l’interlocuteur sans même s’en rendre compte. Quelques mois plus tard, je décide de lui poser quelques questions sur son parcours de vie, ses entreprises, sa vision de la littérature. Elle y répond avec plaisir et tout en pudeur, toujours étonnée qu’on « s’intéresse à elle ». C’est un parcours pourtant fort atypique que celui d’Hélène et l’itinéraire d’une femme inspirante qui participe activement à faire vivre tout un pan de la culture bordelaise.

Hélène des Ligneris
© Joalie Merten

C’est en 1979 qu’Henri Martin ouvre la Machine à lire, reprise par Hélène des Ligneris en
2008. Hélène, encore étudiante, y avait ses habitudes.
« J’habitais juste à côté. Les livres me réconfortaient et la Machine à Lire était toute petite,
très intimiste. On vous reconnaissait vite, c’est un endroit qui me rassurait complètement par la présence des livres et l’accueil des libraires. Par ce biais-là, Henri et Daniel sont aussi devenus des amis
 ».
C’est donc une véritable respiration littéraire que venait prendre, du temps de ses études à la faculté, celle qui deviendra la propriétaire de la librairie. Une librairie toujours indépendante, mais qui bénéficie aujourd’hui de 240 m2 pour accueillir la clientèle et ses quelques 30 000 références d’ouvrages éclectiques !

« Je n’ai pas d’ambition personnelle, mais j’ai une volonté sociale, solidaire et politique de lutte contre les exclusions, quelle qu’en soit la forme ; on progresse plus facilement que lorsque l’on ne s’intéresse qu’à soi ».

Hélène des Ligneris prouve que la réussite ne s’apparente pas seulement à « gagner de l’argent », mais bel et bien à ce qu’on en fait, à la volonté d’atteindre ce « quelque chose » qui nous dépasse parfois, de donner du sens à son parcours de vie. Si, en tant que fille de
viticulteur, elle a hérité d’une terre et qu’elle est apparue dans la presse à ce sujet notamment, elle n’est pas, de son propre aveu « cette aristocrate qui s’achète sa danseuse ». Avec humour et sincérité, elle exprime sans détour : « Je pourrais être à Miami en train de jouer au golf au lieu de travailler tant d’heures par semaine, mais c’est mon choix, ma liberté ».
Certes, sa situation lui a permis d’en arriver là aujourd’hui : gérer de front trois structures,
mettre en avant la culture, être investie socialement, participer à la création d’emplois, s’engager dans des projets à visée littéraire, mais ce sont bel et bien ses choix qui ont fait
d’Hélène des Ligneris la personne qu’elle est aujourd’hui, propriétaire, mais avant tout actrice de ses structures, toute entière tournée vers les autres, forte de son implication constante pour des causes diverses et variées, toujours axée vers la transmission dans son essence même. Celle qui se considère « davantage comme une utopiste que comme une rêveuse » a mis la barre très haute et reste constamment modeste lorsqu’elle évoque son itinéraire personnel, ses aspirations et ce qu’elle a pu réaliser. « J’ai la chance d’avoir une liberté financière qui me permet de ne quasiment pas me rémunérer et je travaille beaucoup, donc cela donne de l’énergie aux Machines. C’est un grand privilège pour moi ».

Lire pour être libre

Lutter contre les exclusions, quelles qu’elles soient, semble être une vocation chez elle. Elle parle avec engouement de sa grand-mère, une « royaliste et pétiniste qui n’avait peur de rien » et de son père qui lui a toujours rappelé « Tu ne pourras apprendre qu’en lisant ». Une maxime qui, loin de condamner son amour pour les livres, le fait grandir et insuffle du sens à son cheminement.

«  J’ai très vite compris que pour devenir un être libre, il fallait lire. Quand je vais en
prison, je dis toujours aux détenus : la seule manière de vous évader c’est de lire.
 »

Son engagement auprès des détenus lui tient d’ailleurs particulièrement à cœur et ne date pas d’hier. Hélène dirigeait en effet une entreprise d’insertion par l’économique dans la peinture en bâtiment et dont la vocation était d’accompagner des personnes en situation d’exclusion vers l’emploi pérenne. « On travaillait en amont pour accueillir les détenus à leur sortie de prison. On avait deux ans maximum pour les former au métier de peintre ou leur en rappeler les rudiments s’ils étaient déjà peintres. Il y avait un surencadrement (problème de logement, d’alcool, d’enfermement) et en général, en deux ans, ils se remettaient sur pied et pouvaient aller vers un emploi pérenne ». Aujourd’hui, Hélène continue à s’intéresser de très près à l’avenir des détenus puisqu’elle se rend en prison quatre fois par an avec des auteurs dans le but de sensibiliser les personnes incarcérées à la lecture et surtout, de leur offrir une échappatoire, possible ataraxie bien souvent empêchée par l’isolement du corps et de l’âme consécutif à l’enfermement.

Au nom de la loi, je vous libère

Avec son compagnon de vie, elle a d’ailleurs co-écrit et co-produit un film avec Public Sénat, France 3 et bien d’autres partenaires, actuellement disponible sur le site vimeo.com et qui passera bientôt au cinéma l’Utopia de Bordeaux, ce jeudi 18 novembre
2021.

«  Je voulais absolument que la parole de ces hommes reste  », explique-t-elle. Ce film réalisé comme un reportage, s’enquiert de l’avenir incertain des détenus à leur sortie de prison, soumis bien souvent à la précarité et aux laissés pour compte dans un monde qui leur est devenu étranger. Court-métrage de 52 minutes intitulé «  Au nom de la loi, je vous libère  », ce film est une véritable lutte contre les clichés du genre, sans aucun pathos, simplement ces anciens détenus qui se livrent avec authenticité, faisant entrer la caméra dans leur quotidien à la fois avec pudeur et une réflexion très sensée sur le système carcéral et surtout, « l’après  ».

Littérature, auteurs, rencontres et… ornithologie

Si Hélène avoue adorer rencontrer les auteurs, discuter avec eux et dîner après les rencontres à la librairie, elle considère également la relation libraire-éditeur comme fondamentale. « On se rend compte que quand on tisse un lien avec un éditeur on le défend encore mieux. Il faut bien entendu garder son objectivité, mais surtout rester proches des gens ».

Son jour préféré à la Machine à Lire ? Le samedi ! « On est moins centrés sur la gestion quotidienne de la librairie, on se consacre aux clients : ce que j’aime le plus c’est le conseil,
j’adore quand les gens demandent qui est Hélène
(NB : la librairie note ses coups de cœur
sur des papiers et résume souvent les avis d’Hélène et de ses libraires) et qu’ils disent suivre
les conseils lecture de cette fameuse Hélène
 ! »
Sa dernière anecdote en date, ce sont ces femmes venues à la librairie qui lui ont dit : « On
veut des livres qui nous marquent
 ». Hélène sourit et dit alors : « Des livres qui vous marquent ? Eh bien, je leur ai sorti toutes mes tripes et on a créé un lien très fort. C’était une rencontre improbable et particulière et nous sommes encore régulièrement en contact ! »
Alors non, Hélène en tant que propriétaire n’a rien perdu de ce qui lui plaisait tant dans sa librairie favorite lorsqu’elle était adolescente. Elle s’émerveille toujours autant du lien créé avec des gens de passage, sa clientèle, ses libraires. Elle est toujours aussi avide d’échanges, de partage, de cette nourriture de l’esprit que sont les livres et le contact, sincère, à l’autre.

« L’entreprise c’est un lieu de pouvoir. J’entends par là, de pouvoir faire. On peut être une vitrine pour des problématiques sociales, on peut faire passer des messages, donner du bonheur, accueillir des gens qui viennent à La Machine comme j’y allais avant, l’endroit où vous êtes reconnu, qui que vous soyez ».

Pari tenu pour Hélène qui a réussi à instaurer pour d’autres qu’elle-même cette vision d’un endroit réconfortant, d’un apaisement par les livres, lieu ressource dans lequel on s’attarde avec allégresse. Mais, si elle a une énergie incroyable, elle n’en reste pas moins humaine dans la gestion de toutes ses Machines ! (NB : La Machine à Lire, La Machine à Musique successeur Lignerolles, La Petite Machine).
Et, si le samedi est à la fois sa journée favorite et consacrée aux échanges avec la clientèle,
c’est aussi son moment de détente tant attendu, celui de la lecture. Quel est donc le programme d’Hélène à l’aube (pour elle) du week-end ? Si d’aucuns parmi ses connaissances l’imaginent se promener de soirées littéraires en sorties culturelles, il n’en est rien.
« Je suis quelqu’un de sauvage, qui a beaucoup de difficulté à me mettre en avant, je me
retire du monde tous les samedis soir pour lire, reprendre des forces, je fais de l’ornithologie, je pense beaucoup à l’avenir de La Machine, mais je voudrais de temps en temps que ma tête se mette au repos, mais ça je ne sais pas faire ! Là, je suis avec vous, à cent pour cent, mais ensuite j’enchaîne avec un autre rendez-vous, ensuite je dois penser à regarder La Grande Librairie et samedi soir, je me repose
 ».

Sur les réseaux sociaux, elle poste régulièrement des photographies de son trajet jusqu’à La Machine à Lire. Il n’est donc pas rare, qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil soit au beau fixe, de voir Hélène sur son vélo, s’arrêtant pour prendre des photos du paysage. Petits instants de poésie fugaces, sur le vif. Et la poésie, exprime-t-elle, lui « permet de vivre ». Pas uniquement celle qu’on entend au sens littéraire du terme, mais celle des moments du quotidien. « Je suis souvent émerveillée des photos que je prends, au jardin public par exemple, de ce que ça renvoie. La photo m’autorise à penser que c’est beau. Le partage me nourrit. Compliqué de regarder quelque chose de beau et de le garder pour soi  ». Tous les week-ends, elle va marcher trois heures avec ses jumelles et s’adonne à son attrait pour l’ornithologie. « Le silence m’est nécessaire et j’ai souvent besoin de me retirer du monde. Je suis quelqu’un de très excessive, très passionnée, alors c’est où l’un ou l’autre. Mes trois entreprises me pompent beaucoup d’énergie ! (rires). »

Qui est donc Hélène des Ligneris ? Sans aucun doute une femme entière, aux voyages
intérieurs riches, au dynamisme communicatif et dont la volonté à transmettre son ardeur
est plus forte que tout.

«  J’aimerais avoir l’intelligence de transmettre au moment venu, mais pas tout de suite, je n’ai pas encore l’intention de partir !  »

En plus de La Machine à Lire, Hélène est aussi propriétaire de La Machine à Musique
successeur Lignerolles, située au 15 rue du Parlement Sante-Catherine, qui a fêté ses 40
ans ce 25 septembre 2021 et de La Petite Machine au 47 rue Le Chapelier, toutes deux situées à Bordeaux, l’une proche du jardin public, l’autre à deux pas de La Machine à Lire.
La Petite Machine est un endroit auquel Hélène tient beaucoup, qui représente énormément pour les gens du quartier et le soutien financier d’Hélène est indispensable à le faire vivre.
« C’est un lieu formidable, qui ne ferme jamais, ouvert pour créer du lien social. Une maison de la presse et on y adjoint des livres. La dame qui était propriétaire vendait, j’ai racheté et elle est devenue salariée ! C’est un véritable lieu de vie, les gens viennent, discutent, prennent un café, c’est ce qui sauve le quartier de la mort, de ces endroits où il n’y a plus de vie. On a embauché un jeune autiste, Charles, qui vient tous les jours faire l’aller-retour entre les deux structures, La Machine à Lire et La Petite Machine. Les gens passent commande le matin et ils ont leur livre l’après-midi dans le quartier. C’est plus rapide qu’Amazon  ! (rires). Plein de jeunes s’installent aussi, on vend du vin, du pain, des timbres, cela fait relais-colis, lieu de vie, de dépannage ».
Si Hélène des Ligneris a rempli nombre de ses objectifs personnels, le futur de ses entreprises la préoccupe et elle s’interroge :
« Qui va accepter de faire vivre le quartier de La Petite Machine ? Ça fait 10 ans que je mets
de l’argent dedans, le but est que quelqu’un puisse la racheter un jour pour que les personnes du quartier puissent continuer à y vivre. Il faut avoir l’argent et la volonté, j’en ai conscience. J’ai la chance de pouvoir faire tout ça, je n’ai pas d’enfant, donc c’est mon obsession, transmettre, que tout cela ne serve pas à rien. Et surtout, transmettre à quelqu’un qui serait en capacité de gérer la volonté économique, littéraire des structures. C’est terrible si ça s’arrête avec vous, c’est que vous avez raté quelque chose, on est les maillons d’une chaîne ! J’aimerais avoir l’intelligence de transmettre au moment venu, mais pas tout de suite, je n’ai pas encore l’intention de partir ! À 64 ans, beaucoup sont à la retraite, mais je ne vois pas comment je pourrais m’arrêter
 ».

« Ma vie n’a pas été un long fleuve tranquille, habiter dans un château à Saint-Emilion n’est pas forcément synonyme de bonheur »

Etty Hillesum
© wikimedia commons

De nombreux livres participent à faire évoluer notre vision des choses, à changer nos vies.
Quels romans ont participé à changer celle d’Hélène, lectrice invétérée ? « Etty Hillesum, une vie bouleversée », répond-elle en premier lieu. L’histoire poignante d’une jeune juive qui est tombée amoureuse de son psychanalyste et a fini dans un camp de concentration. Elle écrivait son journal intime et de nombreuses lettres durant la Seconde Guerre mondiale. Un livre qui a été fondateur pour Hélène qui reste très marquée par sa propre visite à Auschwitz.
«  On croirait un village de vacances à ce jour et Etty Hillesum disait que quand il y a une
possibilité de regarder un coin de ciel bleu, il y a encore de l’espérance. Cette femme m’a
guidée, accompagnée, on m’a même déjà dit que je lui ressemblais physiquement. Après, de nombreux livres ont participé à mon évolution, ça change souvent, surtout quand on lit beaucoup
 ».
Dans un autre registre, elle se souvient, enfant, du Club des Cinq, Le Clan des Sept, les livres
de scouts, «  tout ce qui me faisait rêver, m’échapper, voyager (…) et en qualité de libraire,
des choses me bouleversent, mais chaque année
 ! ». Elle cite également Antonio Mauresco,
Marguerite Duras ou encore Faulkner et surtout dit attendre « vite, vite le soir pour lire et
retrouver certains personnages
 » de ses lectures.

Et, tandis que la rentrée littéraire bat son plein, Hélène évoque ses coups de cœur du moment en exprimant avoir l’impression de « jamais avoir autant lu qu’actuellement ».
Antoine Wauters avec son ouvrage Mahmoud ou la montée des eaux a été un coup de poing. Il sera d’ailleurs à La Machine à Lire le 30 novembre 2021. Le programme était bouclé, mais Hélène a insisté « Il faut qu’il vienne à La Machine à Lire ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Natacha Appanah avec Rien ne t’appartient et Sébastian Barry avec Des milliers de lune ont su toucher son cœur de lectrice, Les Prières de Marco Lodoli, « un livre très exigeant », Blizzard de Marie Vingtras, « un premier roman à l’Olivier bluffant, je commence à sentir les choses, ça doit être le nez, le flair ! » Wonder Landes, d’Alexandre Labruffe, « très intéressant, enquête véridique sur les traces d’un frère à moitié fou (…) Et j’ai hâte de retrouver les personnages de Poussière dans le vent, ma lecture en cours de l’auteur cubain Leonardo Padura ! Quand on est en immersion dans un livre, tous vos soucis s’envolent. »

Durant ses interviews, Hélène cite souvent une phrase de René Char, poète et résistant
français, qui ne quitte jamais son agenda : Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder, ils s’habitueront. Quand je lui demande de résumer sa vie ou sa pensée à partir du titre d’un roman existant, elle hésite : « Il est des hommes qui se perdront toujours, de Rebecca Lighieri, je trouve ce titre magnifique. Mais ça pourrait aussi être Une vie bouleversée d’Etty Hillesum, car je pense que ma vie l’est. Ou bien encore, La petite lumière, d’Antonio Mauresco, parce que ça parle de lumière, justement ». Trois titres bien différents, mais qui se complètent et reflètent bien la personnalité renversante d’Hélène des Ligneris, celle d’une femme animée par la poésie, le partage, la volonté de transmettre et celle de donner du sens à ses actions.


« Etty Hillesum, une vie bouleversée » jouée par Roxane Borgna
© Arnaud Galy - Agora francophone

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