In memoriam Régine Robin

In memoriam Régine Robin

23 février 2021 - par Peter Klaus 
 - © Yves Lacombe - UQAM
© Yves Lacombe - UQAM

Elle nous laisse une œuvre impressionnante composée d’un roman, d’essais sociohistoriques et historiographiques, des analyses et textes biofictionels. Elle a obtenu de nombreux prix, dont le Prix du Gouverneur général du Canada (pour "Le réalisme socialiste : une esthétique impossible") et le Grand prix du livre de Montréal (pour "Berlin chantiers").

Rivka Ajzersztejn, que nous connaissons sous le nom de Régine Robin est née à Paris en 1939 dans une famille judéo-communiste et polonaise. Son père a rédigé pendant un certain temps des articles pour le journal du parti communiste allemand "Die Rote Fahne" (le drapeau rouge). Il a survécu à la guerre en tant que soldat français et est rentré d’un STALAG en 1945. Régine Robin, elle aussi, a survécu à la guerre et à l’occupation allemande avec le yiddish "comme langue des morts" (comme elle le dit), contrairement à de nombreux membres de sa famille restés en Pologne où ils ont été assassinés.

Montréalaise et / ou parisienne, la sociologue et historienne Régine Robin a commencé sa carrière universitaire à Dijon et l’a continuée à Paris-Nanterre avant d’intégrer l’Université du Québec à Montréal (1982-2004) où elle est restée jusqu’à la retraite. Les pôles de son existence ont toujours été Montréal et Paris, mais ce serait lui faire tort que de la limiter à ces deux centres biographiques : c’était une nomade par passion, ce qu’elle révèle dans de nombreuses publications. Son roman-patchwork "La Québécoite", publié en 1983, l’a rendu célèbre et a catapulté la migrante de Paris en plein dans le débat naissant autour des « écritures migrantes ». Son roman signifie pour la littérature québécoise son entrée dans l’ère du postmoderne. En même temps la version anglaise "The Wanderer" caractérise bien l’errance permanente entre les continents et les différents mondes et milieux, à visiter dans son magistral "Megapolis-les derniers pas du flâneur" (2009) où elle nous amène à Buenos Aires et à Tokyo, à Los Angeles, New York et Londres.

Elle ne se sentait pas vraiment intégrée au Québec, mais elle ne voulait peut-être pas l’être non plus, intégrée. Elle a décrit cet entre-deux dans son essai "Nous autres, les autres", car elle ne sentait pas faire partie de ce NOUS.

Une de ces préoccupations majeures : Berlin et l’Allemagne. Connaissant Berlin depuis 1969, elle a consacré à cette thématique plusieurs livres et une exposition. Son travail incessant contre l’oubli, l’occultation de l’histoire et pour une culture de la mémoire a porté ses fruits Elle signe comme co-auteure le catalogue d’une exposition du titre "L’effacement de l’histoire" qui donne une idée des dégâts mémoriels causés par la chute du Mur de Berlin : l’effacement de l’histoire et de la présence de la RDA. Pendant ses séjours à Berlin, cette intellectuelle de gauche a toujours habité dans la partie Est de Berlin, occupant entre autre un appartement sis à la Richard-Sorge-Straße (d’après le nom de l’espion soviétique d’origine allemande arrête et exécuté au Japon en 1944).

« Berlin chantiers - essais sur les passés fragiles » (2001) est un merveilleux sociogramme de la capitale allemande avec toutes ses cassures et contradictions. Pour elle, c’est "un livre si intime et si douloureux". L’Allemagne et Berlin ne l’ont donc jamais lâchée dans ses réflexions et ses publications. Ceci se voit également dans son livre de 2016 du titre "Un roman d’Allemagne". C’est là qu’elle dit : « Je vis toujours avec une fêlure, une blessure, une béance qui a pour nom l’Allemagne. Je sais que je n’en aurai jamais fini avec l’Allemagne et que l’Allemagne n’en aura jamais fini avec moi. » (4e de couverture). Dans ce livre hybride elle glisse entre flâneries, allusions autobiographiques rêveries et analyses. Le livre introduit le lecteur dans la discussion entre l’Est et l’Ouest et nous trace un chemin à travers les œuvres littéraires de l’ancienne RDA. C’est surtout à travers la rencontre avec l’écrivaine judéo-allemande Christa Wolf et son œuvre que toutes les tragédies du 20e siècle sont percées à jour.

Son dernier livre, « Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre » (2019) a pour sujet apparent l’œuvre du prix Nobel Patrick Modiano, un prétexte astucieux qui lui permet d’entreprendre des flâneries à travers Paris et d’entreprendre sur les traces de ses livres des recherches concernant l’histoire de l’époque actuelle, de l’occupation allemande et de la collaboration. Des réflexions profondes concernant ces mondes entre-deux, faits de malentendus et ambiguïtés.

Elle travaillait sur un autre projet ayant trait à la culturelle montréalaise, mais la maladie qu’elle a si courageusement combattue a réduit ce projet à néant.

Une amie et une grande intellectuelle, combattive et combattante, toujours curieuse et avide de savoir, nous a quittés.

(Berlin, février 2021)

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