ARMENIE - Presse en français, une présence chaotique

ARMENIE - Presse en français, une présence chaotique

8 mars 2022 - par Agnès Ohanian 
 - © Arnaud Galy
© Arnaud Galy

L’Arménie, « un pays plus francophile que francophone » : c’était le titre d’un papier signé par Anne-Françoise Counet pour les Nouvelles de Flandre* à l’occasion du XVIIe Sommet de la Francophonie qui s’est tenu en 2018 dans la capitale arménienne, Erevan. Les quatre journalistes francophones (1) avec qui j’ai échangé au sujet de l’avenir de la presse francophone en Arménie posent unanimement la même question : celle du lectorat. Qui va lire la presse francophone dans un pays qui ne compte qu’entre 10 et 20 000 locuteurs de français parmi une population de 3 millions d’habitants ? Les offres d’enseignement du français y sont pourtant nombreuses et la francophilie manifeste, mais cela suffit-il à assurer l’avenir de la presse francophone ? Environ 200 établissements arméniens proposent un enseignement du français, dont certains, comme le Lycée n° 119 d’Erevan, avec un programme renforcé. Par ailleurs, l’Alliance française est présente depuis 2003, le Lycée français Anatole France a ouvert ses portes en 2007 (1999 pour la partie maternelle) et est conventionné à l’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger (AEFE), ou encore l’Université française en Arménie (UFAR), inaugurée en 2000. Le pays compte également un média francophone soutenu par l’Organisation Internationale de la francophonie (OIF), Le Courrier d’Erevan, créé en 2012, dont la fondatrice, Zara Nazarian, fut élue en 2018 secrétaire générale de l’Union internationale de la presse francophone (UPF). Cette même année, quelques mois seulement après la Révolution de velours qui bouleversa tout le pays, Erevan accueillait le XVIIe Sommet de la Francophonie. Selon Hasmik Arakelyan, journaliste francophone pour la télévision publique arménienne, ce fut l’événement le plus important, par son ampleur, depuis l’indépendance du pays à la suite de la chute de l’URSS en 1991.

Si le français est loin d’être majoritaire en Arménie, la diaspora arménienne, en revanche, compte de nombreux francophones (entre 400 et 600 000 personnes en France, 80 000 au Canada, 25 000 en Belgique, et quelques milliers en Suisse…), sans compter les Arméniens du Liban et de Syrie, dont la plupart ont appris le français au moins à l’école. La présence d’une presse francophone y est dès lors manifeste, notamment en France avec, entre autres, les Nouvelles d’Arménie, Nor Haratch, ou encore le magazine France Arménie.

L’après-Sommet
L’élan provoqué par le XVIIe Sommet de la Francophonie en Arménie fut considérablement freiné par le contexte mondial et régional. Dans un entretien à Nor Haratch, Zara Nazarian observe que de nombreux projets durent être annulés ou reportés à cause de la pandémie du Covid-19.
À l’automne 2020, la guerre des 44 jours qui opposa l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour la question du Haut-Karabagh mena à la défaite arménienne, et à des pertes humaines et territoriales importantes. Hasmik Arakelyan, qui couve l’envie de créer son propre média francophone, observe tristement que tous ces projets sont aujourd’hui laissés de côté et que l’heure est à la reconstruction des âmes et des corps.

Ani Paitjan
© Page FB d’Ani Paitjan

Ani Paitjan, journaliste à Civilnet partage ce constat : l’unique francophone du média indépendant arménien fut très active pendant le Sommet de la Francophonie, et puis plus rien. La jeune journaliste a grandi et a fait ses études à Bruxelles avant de revenir s’installer en Arménie en 2016 où elle exerce son métier essentiellement en anglais, et parfois en français. Ses deux langues maternelles - l’arménien et le français - sont très proches, selon elle, sur les plans imaginaire et émotionnel. Deux langues qui ont facilement recours à l’abstrait, à la différence de l’anglais : « L’imagerie fonctionne beaucoup mieux en français, les textes ont plus de saveur. Le français permet d’apporter un peu plus de poésie et de lyrisme, là où l’anglais se veut être sec, concis, pragmatique. » Force est de constater cependant que les moyens octroyés pour le développement de la presse francophone ne sont pas à la hauteur de ceux attribués à l’anglais, par exemple.

Peu de francophones, donc peu de moyens mis en œuvre ?

Hasmik Arakelyan
© Page FB de Hasmik Arakelyan

Pour Hasmik Arakelyan, on ne doit pas se contenter de ce constat : « Il y a peu de francophones en Arménie, mais cela ne doit pas être un frein au développement de médias francophones. Il faut des petites lumières pour provoquer le désir, et donner des ailes pour le bon vent. », affirme-t-elle. Le français a joué un rôle majeur dans la carrière de cette « soldate de la francophonie », telle qu’elle se qualifie elle-même, lui permettant notamment de réaliser des interviews exclusives sans passer par l’aide d’un traducteur. Hasmik l’affirme : pour elle, le français est une valeur. Après l’apprentissage technique de la langue, de sa grammaire, on découvre la littérature et c’est tout un monde qui s’ouvre alors : celui de la pensée analytique et de l’esprit critique. Si à l’époque de l’URSS, la formation à l’esprit critique n’était pas franchement en vogue, les nouvelles générations arméniennes sont en train de changer la donne, et cela a des répercussions sur la presse.

Seda Mavian
© Page FB de Seda Mavian

Seda Mavian, installée en Arménie depuis 30 ans et correspondante pour les Nouvelles d’Arménie l’affirme : la Révolution de velours de 2018 a marqué le début d’une normalisation du pays, avec une vraie liberté d’expression, des vraies conférences de presse, etc. Ce qui est loin d’être le cas d’autres pays de la région. Mais la journaliste n’est pas optimiste quant à l’avenir de la presse francophone en Arménie ; pour elle, les problèmes sont à plusieurs niveaux : manque de moyens, manque de volonté, manque de formations professionnelles de journalisme et surtout manque d’esprit critique.

Et la diaspora ?
Depuis 2009, le journal hebdomadaire Nor Haratch est publié en français et en arménien. Il a pris la suite du légendaire Haratch, « En avant », premier quotidien en langue arménienne d’Europe, fondé en 1925 par Chavarche Missakian, intellectuel et journaliste rescapé du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman de 1915, et réfugié en France. Le journal se donne alors comme objectif d’informer et de souder la communauté arménienne de France, mais propose aussi à partir de 1976, sous la direction d’Arpi Missakian (la fille de Chavarche), un supplément mensuel littéraire et artistique « Mitq ev Arvest », littéralement « Pensée et Art ». Publié entièrement en arménien occidental, langue parlée par les Arméniens de la diaspora et qui tend à se perdre au fil des générations (2), Haratch connaît un fort déclin, jusqu’à mettre la clé sous la porte en 2009.
L’équipe de Nor Haratch fait alors le choix de publier aussi en français : Jiraïr Cholakian, le rédacteur en chef, observe que le clivage linguistique entre les différentes générations empêchait la circulation du « journal de famille », et les discussions qu’il pouvait alors provoquer. Ainsi, le passage au français fut une manière d’assurer la continuité de l’information, et fut synonyme de renouveau.

Construire des ponts
La langue française a donc permis de construire des ponts générationnels au sein de la communauté arménienne de France ; plus largement, elle peut assurer le lien entre l’Arménie et la diaspora, et le reste du monde. C’est ce qui est en train d’être fait avec l’anglais, et qui peine justement à porter ses fruits avec le français. À l’heure actuelle, la presse francophone ne semble pas refléter la réalité sociale arménienne : «  Il y a une perception de ce qui se passe au niveau local, et une perception diasporique, et cela dérange le dialogue. C’est le plus gros malentendu entre les Arméniens de la diaspora et ceux d’Arménie. », observe Ani Paitjan. Elle ajoute : « Les problèmes de l’Arménie sont tellement lourds qu’on ne peut pas se limiter à faire de la “promotion” et à alimenter des fantasmes diasporiques. » Hasmik Arakelyan s’aligne sur cette observation : « Durant ces quatre dernières années, mais surtout après la Révolution de velours de 2018, j’ai échangé avec les Arméniens de France, de Belgique, du Canada, et pas uniquement avec des Arméniens… et j’ai compris que la plupart ne connaissent pas bien la vie réelle en Arménie. »

Nouveaux formats
Les deux journalistes arméniennes reconnaissent néanmoins les efforts des différents médias francophones, que ce soit en Arménie ou en diaspora, mais déplorent le manque de renouveau.
Car questionner l’avenir de la presse francophone, c’est également se poser la question de l’avenir de la presse tout court, à l’heure d’un profond renouvellement des formats : passage de la presse écrite au tout numérique, apparition des formats courts, Twitter… Aujourd’hui, l’information doit tenir en moins de 300 caractères, les articles doivent être concis, dynamiques, les vidéos de préférence en format carré consultables sur smartphones… L’information doit être rapide, sinon elle ne sera pas lue. Alors, que ce soit en Arménie ou en diaspora, la presse francophone saura-t-elle faire le pari de la modernité ?


(1) Article reproduit dans Agora francophone

(2) Ani Paitjan, journaliste pour le média arménien indépendant Civilnet. Seda Mavian, correspondante pour le média arménien de France, Nouvelles d’Arménie. Hasmik Arakelyan, journaliste pour la télévision publique arménienne. Jiraïr Cholakian, rédacteur en chef du journal arménien de France Nor Haratch.

(3) L’arménien occidental est classé par l’UNESCO parmi les « langues en danger », menacées de disparition.

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