L’art de mettre les artistes sous cloche !

L’art de mettre les artistes sous cloche !

26 juillet 2020 - par Sufo Sufo 
Sufo Sufo en Résidence 10 sur 10 à Zabrze (Pologne) en 2017 - © Arnaud Galy - Agora francophone
Sufo Sufo en Résidence 10 sur 10 à Zabrze (Pologne) en 2017
© Arnaud Galy - Agora francophone

Alors que le gouvernement ne s’est aucunement soucié des acteurs de la création artistique fortement impactés par la crise sanitaire du COVID-19, une loi vient d’être promulguée, qui loin de remédier à la situation, est en total déphasage avec la réalité de la création, aux antipodes des aspirations contemporaines des artistes camerounais, en contradiction avec les engagements pris par le Cameroun tant sur le plan national qu’international, pour ce qui est du respect de la liberté de création. En effet, que dire quand on soumet tout projet de création à la censure du ministère, qu’on enferme les organisations artistiques dans les rayons des départements et des arrondissements, que l’on restreint les possibilités d’accès aux soutiens internationaux et qu’on contraint les porteurs de projets et les artistes à payer un tribut à l’État… ?



Peut-être faudrait-il voir l’œuvre d’un savoir-faire camerounais qui vise à placer des gens qu’il ne faut pas à la place qu’il ne faut pas et dans ce cas, s’inquiéter de ce qu’on en vient à mettre en danger quelque chose d’aussi vital que la création artistique, lieu de renouvellement, de réinvention de la société et de l’Homme ? On pourrait aussi d’un autre côté, se demander si ce n’est pas simplement le coup de grâce porté par un régime qui jamais n’a régné qu’en écrasant la création et la pensée ?
Il fallait peut-être « avoir les yeux fermés, sans vouloir le moindre les ouvrir  », pour ne pas remarquer que tout ce qui ne sert pas ce régime à se maintenir (sans nul but autre que de se maintenir au pouvoir, et continuer à s’acheter de grosses voitures, se construire de grosses villas et narguer les Camerounais), est destiné à être éteint comme le rêve de la Silicon Moutain* à Buéa. Comment pourrait-il dans ce cas développer un terrain favorable à la création, si ce n’est la création des techniques et des unités de répression ? En des décennies de règne, on a réussi à faire du Cameroun un pays qui n’invente rien, ne crée rien, ne fabrique rien, si ce n’est peut-être la peur et la faim.
Plus la machine de répression est forte, plus des citoyens, soit par peur, soit par nécessité vitale, se soumettent au régime, et le régime se sent légitime, se permet toutes les inhumanités, au nom de la loi et de l’ordre. Comme il se dit : « On applaudit le fou, il devient plus fou ». J’ai entendu quelqu’un défendre sa chapelle en disant : « Le Cameroun, c’est le Cameroun ! ». Certes, le Cameroun c’est le Cameroun ! Et jusqu’à l’absurdité de la bêtise, « le Cameroun c’est le Cameroun », car même dans les dictatures les plus sombres et les plus reculées, jamais on n’a vu de loi aussi cruelle contre la création.
Il y a peine à croire que des gens l’ont conçue en toute lucidité, si oui, il n’y a peut-être plus de doute qu’on est en train d’emprunter les chemins de l’involution, et peut-être ne resterait-il plus qu’à ramener les paroles d’un couplet de l’hymne national modifié en 1970 : « Autrefois tu vécus dans la barbarie... Peu à peu tu sors de ta sauvagerie », mais cette fois en disant : « de plus en plus, tu retrouves ta barbarie ». Mais non, hier j’ai lu un commentaire et quelqu’un disait : « Plus la barbarie monte, plus la création doit gronder ! ». Et pour celui qui à un moment sentirait l’obligation de se soumettre, plus on se soumet à des lois injustes, plus on en vient à intégrer l’injustice comme norme. Chacun est tenu à désobéir aux lois injustes, disait Martin Luther King

* La Silicon Mountain, what is it ? C’est ainsi qu’on nomme l’environnement technologique où se développaient des Start-Up dans la ville de Buéa dans la région anglophone du pays, en référence à la Silicon Valley aux États Unis. Le rêve s’est un peu évanoui avec la crise anglophone, où à un moment l’État a suspendu internet pour plus d’un mois dans cette région. Beaucoup d’entreprises ont chuté, et de plus en plus les affrontements entre l’armée et les séparatistes rendent tout impossible dans la région. La guerre dans cette région naît d’un sentiment de frustration, vis-à-vis du régime de Yaoundé.