L’Association internationale des libraires francophones, toute une histoire !

L’Association internationale des libraires francophones, toute une histoire !

20 octobre 2019 - par Anne-Lise Schmitt  , Julie Bierling 
Egoportrait de la famille AILF - © Arnaud Galy - Agora francophone
Egoportrait de la famille AILF
© Arnaud Galy - Agora francophone

Mars 2002, Paris.

Alors qu’une quarantaine de libraires francophones issus de trente pays venaient de créer l’AILF, l’association qui allait les représenter à l’international, qui pouvait imaginer où ils en seraient dix-sept ans plus tard ? L’enjeu était incertain, les moyens limités, mais tout au long de ces années, guidés par leur volonté de porter haut leur métier, et fidèles à l’esprit d’échange et de partage qui les avait fait se réunir une première fois à Beyrouth quelques mois plus tôt, ils ont construit un réseau solide et solidaire qui compte aujourd’hui une centaine de librairies, sur les cinq continents.

Une langue, un métier
De leurs échanges, il était vite ressorti qu’ils avaient en commun non seulement la langue, mais aussi, quelle que soit leur situation géographique, un métier, ce savoir-faire particulier qui permet aux lecteurs de trouver le chemin des livres, et donc à ceux-ci d’exister dans leur diversité, ce qu’on appelle la bibliodiversité. Et si l’on veut bien admettre qu’il y a un rapport étroit entre la langue et la culture, le rôle de la librairie dans la diffusion et le rayonnement de la langue française, et par là même de toutes les cultures où elle s’exprime, apparaît évident. Comme l’est aussi, en contrepoint, le constat que la librairie a toujours dû s’affirmer pour exister, et que les tendances de l’économie contemporaine, centripètes pourrait-on dire, ne favorisent pas l’émergence de petites structures éparpillées dans des environnements très différents et souvent difficiles. D’autant que le métier même de libraire consiste, quand il est bien fait, à gérer un « produit » quelque peu absurde au regard des règles de la rentabilité.
Ces mots, ceux que vous venez de lire, les nôtres dès l’origine, restent d’actualité. Mais depuis lors, face aux enjeux, une vraie histoire s’est déroulée, un grand chemin a été parcouru, dans un environnement parfois chahuté. Avec sans doute au final quelques changements de perspective.

La création de l’AILF – Dates clés et présentation
L’opération « 100 libraires du monde », initiée en 2000 par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture et de la Communication, fait émerger l’idée d’une communauté de libraires à travers le monde. En 2001, à l’occasion du Sommet de la francophonie organisé à Beyrouth, une quarantaine de libraires francophones présents envisagent la création de l’Association internationale des libraires francophones qui verra le jour en mars 2002 à Paris.
Aujourd’hui, l’association fédère une centaine de librairies dans 45 pays du monde sur tous les continents. L’AILF est composée d’un conseil d’administration constitué de douze libraires francophones de différents pays (Belgique, Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Chili, Émirats Arabes Unis, France, Madagascar, Maroc, Mauritanie et Royaume-Uni) et d’une équipe de 2 personnes basées à Paris. L’AILF initie de nombreuses actions de promotion autour des littératures francophones, des échanges professionnels (rencontres, accompagnements, état des lieux ou formations). Toujours attentive aux évolutions du métier et aux spécificités de la librairie francophone à l’étranger, l’association accompagne les libraires au quotidien et ouvre progressivement son champ d’action à d’autres acteurs de la chaine du livre.

Au départ, des enjeux, et une prise de parole
Sortir les libraires francophones de leur isolement, particulièrement ceux qui sont installés dans des pays où leur nombre restreint ne permet pas de regroupement, et instaurer des mécanismes de partage et de solidarité entre libraires du Nord et du Sud, en œuvrant à leur professionnalisation, tels étaient les enjeux prioritaires. Cela se traduira par de très nombreux échanges, sous forme de rencontres et séminaires, de formations (aux différents aspects du métier, la gestion, la maîtrise des assortiments, l’animation et la communication, etc.), ou encore d’accompagnements individualisés au sein même des librairies, et dans toutes les régions de la francophonie. Car si les contextes sont différents, les bases du métier restent les mêmes. Le but était alors pour l’AILF de permettre à ses membres de développer et d’adopter des standards professionnels propres au métier de libraire dans un espace francophone où pourtant, les notions de centre et périphéries restent trop souvent d’actualité… C’est ainsi que fut conçue la « Charte du libraire francophone », lancée au Salon du livre francophone de Beyrouth en 2009.

La Charte du libraire francophone
En tant que porteur de la diversité culturelle de la francophonie, le libraire contribue à l’enrichissement collectif à travers l’offre qu’il propose et sa capacité à la diffuser. Assurer le professionnalisme de son équipe, développer une offre de qualité, veiller à la qualité de son service, favoriser les relations entre libraires et avec l’interprofession sont les grandes directions vers lesquelles les libraires signataires de la Charte s’engagent. Le respect de cet engagement est alors le fondement de la reconnaissance de son statut par ses clients, ses partenaires et son environnement.

Il y avait donc du sens, et cela s’est avéré de plus en plus pertinent, à faire se rencontrer, pour des échanges sur leurs pratiques ou sur l’édition francophone, des libraires d’Afrique, de l’océan Indien, d’Amérique du Sud ou du Nord, d’Europe ou d’Asie. La francophonie fait monde, en quelque sorte.
Il s’agissait également pour l’AILF de défendre les intérêts et de promouvoir l’image de la librairie francophone, dont nous pensons qu’elle est un maillon indispensable pour la diffusion du livre en tant que vecteur de culture. Encore une fois, c’est par la prise de parole et l’affirmation de leur rôle, entre culture et commerce, que les libraires ont œuvré à faire reconnaître leur association comme partenaire légitime et nécessaire, tant du côté institutionnel que professionnel. Certes la tâche n’est jamais achevée, et les situations divergent parfois fortement d’un pays à l’autre, mais il est impératif que la voix des libraires puisse compter lorsqu’on parle de mesures d’appui à la chaîne du livre par les pouvoirs publics, ou de mise en œuvre d’outils collectifs en matière de promotion, de transport, de circulation du livre.

Les libraires dans un monde chahuté
Atteindre ces objectifs, lancer ces projets, cela voulait dire tenir le cap dans un monde qui n’a pas cessé de tourner, on s’en doute. Et il n’en est pas devenu plus simple. Le travail n’a donc pas manqué au fil de ces années.
C’est d’abord le contexte géopolitique qui est devenu plus instable dans certaines régions, et notamment (mais pas seulement) en Afrique sahélienne et au Proche et Moyen-Orient, rendant l’activité économique incertaine ou même chaotique, impactant les taux de change, les assurances crédits, les frais d’approche et donc les coûts du transport, bref augmentant considérablement les risques commerciaux.
C’est aussi l’apparition d’acteurs internationaux aux tendances hégémoniques (les GAFA bien sûr), avec le développement de la vente en ligne, et l’accès, grâce au numérique, à des canaux d’information et des formes de loisirs qui concurrencent le livre, et tout simplement la lecture. On le sait, le phénomène est planétaire, le lectorat, le public lecteur, a suivi le mouvement et les pratiques culturelles ont fortement changé.
Ajoutons à cela ce que l’on dit de la présence amoindrie, qui reste à prouver, de la langue française dans le monde.
Mais la capacité de résilience des libraires s’est révélée considérable. C’est l’ouverture au monde et à l’altérité induite par la dimension internationale de l’association qui a permis, non seulement de préserver, mais d’élargir le réseau des libraires francophones, en leur évitant une vision purement corporatiste du métier, et en les menant vers un statut d’acteurs décisifs pour la diffusion du livre et de la lecture.

La lecture, enjeu devenu central
Car qui dit livre, dit lecture. Très tôt, les libraires ont compris que leur rôle ne les confine pas dans leur librairie à gérer leur commerce, mais les incite plutôt à se tourner vers les lecteurs, en allant à leur rencontre. Et quelques projets d’envergure ont vu le jour.
Dès 2004, constatant la grande absence de leurs propres auteurs dans les librairies africaines, l’AILF a lancé la Caravane du livre et de la lecture, qui consiste encore aujourd’hui pour les libraires à offrir à prix bonifiés (et donc négociés avec les éditeurs) une sélection d’ouvrages locaux ou importés, en sortant de leur librairie, partant sur les routes, visitant villes et villages, écoles, bibliothèques, centres culturels… C’est le fondement du travail du libraire, présenter une offre, et conseiller.

Opération emblématique de l’AILF : La Caravane du livre et de la lecture
Plus de 40 000 personnes ont été touchées par l’édition 2018 qui a traversé une quinzaine de villes dans cinq pays d’Afrique subsaharienne (Bénin, Burundi, Côte d’Ivoire, Niger et République démocratique du Congo) de mai à décembre 2018. En 2019, la Caravane du Livre et de la lecture fête ses 15 ans. Pour célébrer cet anniversaire, plusieurs concours d’écriture, de poésie, d’illustration à destination des écoliers, lycéens et étudiants ont été lancés par les libraires partenaires de l’opération dans plusieurs pays.

Sont alors nés des catalogues « coups de cœur des libraires ». Le premier fut précisément un fruit de la Caravane du livre, puisqu’il fut lancé pour son dixième anniversaire en 2014 « 100 livres pour 10 ans » et bien sûr consacré à la littérature africaine. Suivit, fortement épaulé par le Bureau international de l’édition française (BIEF), soutien de la première heure de notre association, « L’Europe en livre », imaginé lors de rencontres de libraires francophones de toute l’Europe.
Ensuite « Les coups de cœur des libraires du monde arabe », et « Les coups de cœur de l’Océan indien » auxquels ont également contribué des éditeurs et des bibliothécaires. Suivra l’an prochain, un catalogue consacré aux Amériques. À destination de tous les acteurs de la chaine du livre, mais aussi du grand public, ces catalogues sont l’occasion de promouvoir les structures participantes, d’afficher leurs identités, de valoriser les auteurs et éditeurs locaux et de conseiller des ouvrages qui parlent justement de leur région.

Porter la voix des libraires
Pour l’AILF, deux objectifs sont centraux. D’une part, c’est la défense de la librairie et du métier de libraire. D’autre part, c’est de faire valoir l’importance du livre et de la lecture. Plusieurs actions de communication sont mises en place par l’AILF pour faire entendre la voix des libraires : de forts partenariats presses (Livres Hebdo, Actualitté, TV5 Monde, France Inter et bien sûr l’Année francophone internationale), l’animation d’un site internet, d’une page Facebook et le développement d’une page YouTube. Une exposition intitulée « Paroles de libraires du monde » présentant les visages de 23 libraires francophones de l’étranger circule à travers le monde (en 2019 à Alger, Conakry, Genève, Madagascar, Paris…)

L’interprofession unie pour agir et réfléchir ensemble
L’expérience des Caravanes et des catalogues a permis de mettre en place des actions en faveur du livre et de la lecture axées vers le grand public et nous a servi de laboratoire pour une démarche de recherche-action. Pour compléter au mieux ces initiatives interprofessionnelles, nous avons, dès 2014 (qui marquait l’anniversaire de la Caravane), décidé de réfléchir avec les acteurs concernés par le livre et la lecture à des enjeux politiques, idéologiques sur l’impact de la lecture dans le développement de nos sociétés. Ainsi, depuis 2014, l’AILF a initié des rencontres interprofessionnelles quasi annuelles (la première à Dakar en 2014, à Paris en 2015, à Maurice en 2016, Casablanca en 2017, à Montreuil en 2018 et en 2019 et Madagascar en 2019). Les thématiques, adaptées aux problématiques tant locales qu’internationales, devaient interpeller chaque professionnel et sortir d’un discours purement corporatiste en incluant des acteurs des champs culturel, social et éducatif. En prenant le parti de se décentrer et d’ouvrir le champ de réflexion à d’autres acteurs de la chaîne du livre, mais également extra-sectoriel, nous avons travaillé à adapter les problématiques aux réalités économiques, sociétales et culturelles de chacun. Pour exemple, en 2015, les interrogations et le champ de réflexion couvraient aussi bien la question du lien entre le livre et la lecture, du modèle économique de la filière du livre, que des questions de démocratisation et des politiques publiques. Nous avions en effet opté pour un discours pédagogique s’adressant autant aux lecteurs invités à cette rencontre qu’aux personnalités politiques présentes, concernés les uns et les autres par les questions du livre et de la lecture. En 2019, les thématiques des échanges ont évolué et incluent désormais des thématiques plus affinées et plus précises. Il y sera question d’évaluations quantitatives (rentabilité, indicateurs chiffrés de fréquentation et d’emprunts, budgets d’acquisitions, etc.), des nouvelles générations d’éditeurs, d’auteurs, de prescripteurs et de lecteurs, de la médiation entre tous les acteurs pour toucher un plus large public et de l’écologie des usages en lien avec le souci de la biblio diversité. Avec pour finalité, une fois de plus, l’idée de porter des enjeux communs pouvant donner lieu à des recommandations à destination des décisionnaires politiques sur la réalité des professionnels.

D’une action collégiale à un engagement plus régulier
Au regard de ces évolutions, nous avons modifié le cadre réglementaire de notre association (les statuts et le règlement intérieur) afin que celle-ci s’inscrive durablement dans le temps. L’article 1 de nos statuts en est la plus belle preuve. En 2002, l’objet principal indiquait des objectifs centrés sur le métier de libraire (fournir des formations, informations, et engager un travail de représentation de la profession). En 2018, l’objet a totalement évolué en s’appuyant sur le développement « des relations pérennes entre tous les acteurs de la chaîne du livre : auteurs, éditeurs, bibliothécaires, animateurs culturels… »
Ce n’est qu’en 2019 que nous avons fait correspondre à cet objet une réalité en ouvrant l’association à des personnes ressources intéressées par les enjeux portés par l’association. Ont donc été intégrés à l’association des éditeurs, militants du monde du livre, journalistes, auteurs, représentants d’associations. Ces derniers ont accepté l’engagement en tant que co-constructeurs de certains de nos programmes internationaux.

Paroles rapportées (1)
« L’apport de l’AILF est très important pour notre librairie. L’AILF nous a permis, grâce aux échanges, aux formations, aux diverses rencontres, d’élargir nos objectifs, d’élargir notre vision et d’améliorer nos conditions de travail. » Désiré Kabale, Livres pour les Grands Lacs, Bukavu, RDC

« Ce que j’apprécie le plus avec le réseau des libraires francophones, c’est l’échange de pratiques et de réalités fort contrastées. Connaître et comprendre le fonctionnement de la chaîne du livre dans d’autres pays permet de réfléchir autrement aux problématiques françaises. Ce regard neuf me semble essentiel aujourd’hui. Et puis j’y ai fait certaines de mes plus belles rencontres ! » Anaïs Massola, Librairie Le Rideau rouge, Paris, France

« Étant la seule libraire francophone à Taïwan, nous manquons de points de repère pour nous réinventer et nous améliorer. L’AILF joue donc un rôle essentiel dans notre développement, car elle nous permet d’entrer en contact, et même de rencontrer d’autres libraires francophones des quatre coins du monde. Ces échanges sont très enrichissants pour nous. »
Sophie Hong, Librairie Le Pigeonnier, Taipei, Taïwan

« Principalement un sentiment d’appartenance que ce soit à un réseau, à une famille professionnelle. On ne devient pas libraire par hasard : il faut un petit grain de folie, surtout au bout du monde et en pays non francophone ! Les libraires sont curieux, ouverts, passionnés… et les passionnés ont besoin de se retrouver entre eux pour partager leurlocura*” (sourire).
Plus sérieusement, l’AILF nous permet d’exister en tant que confrérie à l’heure de négocier auprès des autorités, d’organiser des séminaires de formation, etc. » Maryline Noël, Librairie Le Comptoir, Santiago, Chili
* folie

(1) Ces paroles rapportées sont issues d’interviews menées dans le cadre d’un partenariat avec le magazine littéraire en ligne Actualitté.


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