L’édition indépendante marche sur un fil

L’édition indépendante marche sur un fil

Cet article s’appuie sur un entretien avec Elisabeth Daldoul, fondatrice de la maison d’édition Elyzad - Tunisie / France
21 juin 2020 - par Romain Moor 
Avec l’’Amas ardent de Yamen Manaï, Elizad remporte le Prix des Cinq continents en 2017 - © Arnaud Galy - Agora francophone
Avec l’’Amas ardent de Yamen Manaï, Elizad remporte le Prix des Cinq continents en 2017
© Arnaud Galy - Agora francophone

Dès le début du mois de mars, la menace du coronavirus est pressante dans la plupart des pays francophones, qui jusqu’alors avaient été épargnés par l’épidémie. Alors que le Maghreb, la France, la Suisse ou encore la Belgique se déconfinent peu à peu, les perspectives économiques restent déconfites. Le fameux « monde d’après » est sur toutes les lèvres, aucun secteur n’échappera à cette révolution déclenchée par la crise sanitaire, il n’y aura pas de retour en arrière… La culture, particulièrement marquée par ce confinement généralisé, tente tant bien que mal de se réinventer, notamment par de nouveaux supports. Qu’en est-il du monde de l’édition ? Sera-t-il radicalement différent de celui d’hier ?

Le monde de l’édition confiné

Le confinement a d’abord eu des conséquences concrètes sur l’activité des maisons d’édition, en entraînant l’annulation des événements prévus autour de certains livres parus récemment. La maison d’édition Elyzad avait par exemple organisé plusieurs rencontres afin d’accompagner la sortie du roman Cet amour de l’autrice franco-libanaise Yasmine Khlat, le 5 mars 2020. Manque de chance, ces rendez-vous autour du livre ont été entravés par la crise du coronavirus. La communication reposant en partie sur l’attrait du nouveau, de l’original, les semaines qui suivent la sortie d’un livre sont essentielles en termes de ventes. Dans ce cas, cela implique évidemment un manque à gagner, tout du moins à court terme.

La crise a particulièrement touché les éditeurs indépendants ou de petite taille. Bien qu’elles aient aussi été affectées, les plus grosses maisons d’édition ont mieux résisté à l’onde de choc, notamment face aux problèmes de financement et de trésorerie. Les petites maisons d’édition ont d’autant plus souffert que leurs revendications pèsent moins que celles des mastodontes comme Hachette, Editis, ou Madrigall. Et bien qu’ils participent d’un même effort de défense du livre dans ce contexte de crise économique, les enjeux et les problématiques de ces différents acteurs ne sont pas exactement les mêmes.

La crise a également mis en évidence l’interdépendance entre maisons d’édition et librairies. Les difficultés des libraires se répercutent directement sur les éditeurs, qui ont dû faire face à moins de commandes et à une plus âpre sélection que d’habitude. En plus de ce lien de dépendance, la particularité française du droit de retour aux éditeurs a accentué la fragilité de ces derniers. Mais l’interdépendance entre libraires, diffuseurs et éditeurs n’est pas qu’une faiblesse. Par exemple, en France, les maisons d’édition peuvent au contraire s’appuyer sur un tissu dense de libraires indépendants, qui participent à une offre littéraire diversifiée.

Heureusement, le confinement a aussi eu des conséquences positives en amont des éditeurs, pour les auteurs. Il aurait en effet été un temps fort de la création littéraire. Certains auteurs ont profité de ces longues plages de temps libre pour proposer des textes. Cependant, comme le rappelle Elisabeth Daldoul, « la plupart des romanciers vivent toute l’année en situation de confinement ». De plus, la production littéraire liée à cette période ne pourra se voir véritablement que dans quelque mois, étant donné le temps nécessaire pour finaliser puis soumettre un écrit à l’éditeur ; on ne peut donc pas encore apprécier une possible augmentation du nombre de manuscrits.
Outre les conséquences directes du confinement, « le problème de fond, c’est la difficulté qu’ont les acteurs du monde du livre à se projeter dans l’avenir. L’ombre du coronavirus bride les initiatives, fait peser une menace sur certains projets, certaines rencontres ». Face à cette incertitude, nombreux sont ceux qui appellent à des changements structurels, et plus particulièrement dans ce secteur.

Tahar Bekri, écrivain poète édité par Elizad, ici au Festival les Francophonies en Limousin en 2017
© Arnaud Galy - Agora francophone internationale

Entre bouleversements majeurs et prospective

En ce qui concerne la vente de livres, les maisons d’édition n’ont pas attendu le coronavirus pour avoir leurs ouvrages présents sur les plateformes numériques. « Avant même le début du confinement, Amazon était notre premier vendeur », affirme Elisabeth Daldoul. Le confinement a familiarisé une partie des lecteurs à l’utilisation de ces plateformes pour réaliser des achats. Il se pourrait donc que la vente en ligne gagne en importance dans le monde de demain. Toutefois, même si la vente sur Internet a bien marché - notamment pour la jeunesse -, « cela n’équilibre pas les ventes habituelles en librairie ». La librairie réelle ne peut être totalement remplacée, dans la mesure où les plateformes numériques ne permettent pas l’expérience de se promener dans des rayons, d’être conseillé par un libraire, de se laisser séduire par une couverture, par un titre qui éveille notre curiosité. En parallèle de la vente sur Internet, plusieurs maisons d’édition indépendantes comme Elyzad ont décidé de passer le cap et de proposer dès la rentrée de septembre des livres en format numérique, c’est-à-dire des e-books.

Le coronavirus a renforcé la fragilité structurelle des éditeurs indépendants. Dans la tribune « Nous sommes en crise » parue dans l’Humanité le 29 avril 2020 à leur initiative, ils unissaient leurs voix pour rappeler la vulnérabilité de leurs structures et l’importance de leur rôle dans la bibliodiversité. De même que leurs confrères libraires indépendants, ils appelaient à des États généraux francophones de l’Édition indépendante. À l’échelle nationale, des « fonds de soutien » gouvernementaux leur permettraient de diminuer l’offre de livres afin de désengorger les librairies. Certains voient d’ailleurs une occasion de « ralentir la course à la nouveauté » et de réduire « le nombre considérable de textes » afin que ces derniers aient le temps de toucher leurs lectrices et lecteurs.

Déstabilisés au début de la crise, les éditeurs n’entendent pas se laisser décontenancer pour autant. Certains réfléchissent à infléchir leurs stratégies pour répondre à une demande qui évolue, notamment en favorisant les rencontres et les liens entre les auteurs et le monde du cinéma, du documentaire, ou même des séries."

Gare aux illusions

Enthousiaste, mais mesurée, Elisabeth Daldoul voit d’un bon œil ces propositions et souhaite « que ces énergies restent, que le quotidien ne nous rattrape pas ». « Être éditeur, c’est une course folle. Le confinement a été un temps propice à repenser notre métier qui est chronophage et fragile économiquement. Mais va-t-on y arriver ? ».

Malgré tous ces vœux pieux, de nombreux observateurs émettent des réserves quant à ces transformations à venir. En atteste le retour en force du calendrier littéraire, caractéristique d’un secteur très codifié. Preuve que le système n’a pas (vraiment) changé, les éditeurs sont déjà penchés sur la rentrée littéraire de septembre et les prix qui l’accompagnent.

Par ailleurs, dans un contexte de large crise, la culture ne semble pas être la priorité des gouvernements en place. Certes, les éditeurs bénéficient de différentes aides et subventions - plus ou moins selon les pays. Mais il s’agit principalement d’une logique de défense et de protection du livre, plutôt que du financement d’investissements visant à révolutionner le secteur.

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