MOLDAVIE - L’été de l’espoir

MOLDAVIE - L’été de l’espoir

30 juin 2022 - par Aneta Gonța 
La cathédrale de Chisinau - © Arnaud Galy - Agora francophone
La cathédrale de Chisinau
© Arnaud Galy - Agora francophone

Le Conseil Européen accorde, le 23 juin 2022 à la Moldavie et à l’Ukraine le statut de candidats à l’adhésion au bloc communautaire. À la même date, il y a 32 ans, la Moldavie déclarait sa souveraineté au sein d’une Union soviétique moribonde. Après trois décennies de transition continue vers la démocratie, il est temps de changer le registre vers une nouvelle étape – celle de l’intégration dans l’espace qui aurait dû être naturel pour ce petit pays coincé entre le monde latin et le monde slave, entre l’Est et l’Ouest, et, à partir du 24 février, entre la guerre et la paix au cœur de l’Europe. Les opinions vis-à-vis de cette décision du Conseil oscillent à l’intérieur du pays frontalier de l’OTAN et de l’UE entre « journée historique extraordinaire », « décision attendue et méritée », « conjoncture exceptionnelle donnée par la guerre en Ukraine, dont la Moldavie a profité » et « PR politique pour le parti de gouvernement ». Indifféremment des points de vue exprimés, l’avis positif des 27 pays membres de l’UE visant le parcours européen du pays dont au moins un tiers de la population est déjà citoyenne de l’espace commun reste certain.

Le chemin sera long et difficile, on est d’accord. Et on ne cherche pas de raccourci, même si ça en a l’air. La justice nécessite une réforme globale, la corruption est enracinée dans la structure génétique de plusieurs secteurs-clé de la société moldave, les institutions sont encore faibles et la méfiance des gens dans celles-ci - forte. Si on y ajoute l’économie fragile, l’exode de la population, le conflit gelé dans la région transnistrienne, et la guerre en Ukraine, sans épuiser la liste, on est en face d’un pays avec trop de vulnérabilités dues à sa position géopolitique, son manque de vision et son d’attitude ferme en ce qui concerne sa politique étrangère pendant des décennies, ses hommes politiques qui n’ont pas su devenir hommes d’État etc. En 2020 et 2021, à l’aube du trentième anniversaire de son indépendance et d’existence sur la carte du monde, le pays avec la densité de vignobles la plus forte du monde change par le vote populaire le cours de son histoire, en faisant confiance à la première femme élue présidente, et à une majorité parlementaire pro-européenne. Malgré un gigantesque tas de problèmes systémiques, les critiques de l’opposition et l’impatience de la population, le cours européen et le changement d’approche semblent irréversibles en Moldavie. La pression sociale, le manque d’expérience et la mauvaise communication de la part des autorités ont vite tempéré les illusions de beaucoup de Moldaves vis-à-vis de leur futur dans un pays meilleur, mais il y a encore une masse critique, encore suffisante, qui croit que la patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. Les réformes non populaires ont déjà affecté l’image du parti présidentiel majoritaire, la Présidente gardant, en même temps, la première position dans les sondages qui mesurent les préférences et la confiance des gens dans les femmes et les hommes politiques. L’ouverture sans précédent vers l’espace communautaire met la Moldavie sur la table de grandes chancelleries européennes, même si, pour l’instant,cela n’ajoute pas de sous dans les poches des Moldaves.

Le contexte est inédit, il faut le reconnaître et le dire. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a poussé les autorités moldaves à être plus déterminées dans le dossier visant l’intégration européenne. Sans oublier la crise énergétique utilisée par la partie russe pour faire agenouiller le petit pays sans aucune ressource alternative de gaz naturel, et la pandémie de coronavirus qui a mis beaucoup de pression sur le système médical, la guerre est venue non seulement avec le choc incroyable de son déclenchement au centre du continent européen, mais aussi avec le taux le plus élevé des réfugiés rapporté au nombre de la population parmi tous les pays accueillants des Ukrainiens qui ont fui la guerre. Les afflux diffèrent d’une période à une autre, et sont en baisse les dernières semaines, mais ils sont montés jusqu’à 5 % de la population permanente, ce qui est énorme pour un pays assez petit et fragile comme est la Moldavie.

En plus, les prix augmentent sans cesse, l’inflation est arrivée à 29 % au mois de mai, l’incertitude vis-à-vis du prix du gaz pour l’hiver prochain est très grande, et la guerre est aux portes du pays constitue une menace surtout si on pense à la région séparatiste non reconnue appelée Transnistrie.

À quoi bon, direz-vous, donner à un pays assez problématique le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne ? On ne va qu’ajouter problèmes, soucis et préoccupations à une multitude existante déjà au sein du bloc communautaire. Mais il est beaucoup plus probable que dans une dizaine d’années l’UE gagne un pays agraire authentique, capable d’exploiter au maximum la richesse et l’unicité de son sol, de son soleil et de ses talents au bénéfice de tous les citoyens et de toutes les citoyennes de la grande famille européenne. Le but du processus d’intégration est notamment de changer, de se réformer, d’avancer, d’apporter de la qualité dans la vie, l’activité, la manière de construire et développer une société et un pays. Remplir les conditions d’adhésion signifie revoir l’approche d’édifier la démocratie participative, la manière de faire du business, signifie investir dans les domaines-clé, convaincre les gens de rester chez eux et d’apporter leur pierre à l’édifice qui s’appelle la République de Moldavie. Donc, c’est beaucoup plus probable que l’UE reçoive un jour un hub de l’industrie vinicole originale, non seulement capable de faire concurrence aux grandes Maisons, mais surtout digne de contribuer à la définition de la diversité dans laquelle sont unis les Européens. Sans lui offrir la mer ou les montagnes, dont elle ne dispose pas, la Moldavie ou le « plat pays qui est le mien » a une seule grande et véritable richesse à partager avec l’UE – ses gens. Au «  siège central » ou dans la gigantesque diaspora, les Moldaves roumanophones, ukrainophones, bulgarophones, gagauzophones ou russophones feront toujours la différence par leur unicité. Dire hospitalité, générosité ou gentillesse ne signifie ne rien dire si vous n’avez pas connu un Moldave ou une Moldave et sans connaître la Moldavie. Sans être pathétiques, on sait que notre seul atout et notre seule arme sont... nous-mêmes. Avec le talent de nos artistes, la créativité de nos maîtres cuisiniers, l’authenticité de nos messages et nos actions, la modestie qualitative de nos aptitudes dans tous les domaines importants, la Moldavie ne fera que compléter une pièce naturelle du puzzle européen.

Les Moldaves ont toujours eu la réputation d’être des gens assidus, qui ne savent que bosser et n’ont pas la culture de se reposer. Ce paradoxe, de travailler et être pauvre, reste incompréhensible depuis toute l’existence du pays. La décision du Conseil européen nous dit que c’est le temps de revoir notre manière de travailler. Cette fois-ci, avec sagesse, intelligence et vision. C’est le temps de comprendre que, pour avancer, il faut corréler le travail physique, purement quantitatif et le résultat à moyen et long terme de ce travail. C’est le temps de se débarrasser du complexe d’infériorité implanté dans notre code génétique par les Soviétiques, qui a détruit notre identité et nous a convaincus pendant des décennies que notre place était à la périphérie de l’histoire, de la culture, de la civilisation et de notre propre terre. C’est le temps d’investir massivement dans l’éducation et la formation des gens, en leur apprenant à travailler non seulement avec le corps, mais aussi avec la tête. Même si avec beaucoup de retard, si on commence à agir de cette manière aujourd’hui, on a encore la chance d’offrir à nos enfants et à nos grands enfants une société saine, construite sur un vrai et fort socle d’une démocratie fonctionnelle, avec une économie durable et attirante et un niveau de vie adéquat.

Un pays petit avec un grand cœur, c’est le nouveau slogan de la Moldavie après le 24 février. Il parle de la solidarité et de l’humanisme extraordinaire des Moldaves vis-à-vis de la tragédie ukrainienne. On a besoin de cette solidarité, ce cœur, mais aussi de toutes nos aptitudes, pour approcher le jour de l’adhésion à l’Union européenne. Une adhésion pour laquelle on n’est pas encore préparés pour plusieurs raisons, mais que la Moldavie et les Moldaves méritent pour le reste des raisons, infiniment plus nombreuses.


Galerie photos

Précédents Agora mag