Le Dictionnaire du monde d’après ?

Le Dictionnaire du monde d’après ?

18 mars 2021 - par Thomas Meszaros  , Noé Gasparini 
Thomas Meszaros, le directeur de 2IF
© 2IF

Un objet culturel
Créer un dictionnaire n’est jamais un projet anodin. Un dictionnaire n’est pas seulement un objet de savoir qui recense des mots ou des expressions suivant un ordre déterminé. Un dictionnaire renseigne sur l’état d’une langue à un moment donné. Un dictionnaire intègre l’histoire de la langue dont il rassemble les mots et expressions, il en indique les changements, les variations, les évolutions suivant les usages et les contextes. Un dictionnaire nous rappelle, si cela était nécessaire, qu’une langue vit. Elle vit au travers des multiples usages de ses locuteurs. Elle vit au travers de l’utilisation, parfois inattendue, de mots ou expressions, au travers de leur création et de leur disparition qui témoignent de réalités nouvelles ou de réalités oubliées. Certains mots, certaines expressions attendent patiemment de ressurgir de l’oubli dans lequel ils avaient été plongés momentanée pour retrouver un sens nouveau. Enfin, un dictionnaire représente une manière de penser, de voir le monde, de se le représenter. En ce sens, il véhicule des principes et des valeurs qui font de cet objet de savoir un objet culturel qui doit être largement partagé.

C’est l’ambition du Dictionnaire des francophones, objet atypique par sa nature et la démarche participative qu’il sous-tend. Il est entièrement dématérialisé pour s’adapter aux réalités nouvelles d’une francophonie dynamique, ouverte sur le monde, accessible à tous. Cet objet culturel est également un dictionnaire auquel tous peuvent contribuer pour souligner les particularismes, les différences et les points de rencontre des usages d’une même langue, celle que tous les francophones ont en partage. La richesse et la diversité des mots ou expressions ainsi que leurs usages témoignent de la formidable vitalité de la langue française dans le monde francophone.

Un objet politique
Le Dictionnaire des francophones est un projet majeur du plan d’action « Une ambition pour la langue française et le plurilinguisme » lancé par le président de la République Emmanuel Macron en mars 2018. Ce projet a ensuite été transformé en commande publique de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture (DGLFLF). La maîtrise d’ouvrage a été confiée à l’Institut international pour la Francophonie (2IF) de l’Université Jean Moulin Lyon 3. Ce projet est conduit en partenariat avec un nombre important d’acteurs de la francophonie internationale : l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Institut français, la Fondation Alliances françaises, l’Office québécois de la langue française, l’Académie des sciences d’Outre-mer, TV5-Monde, RFI, France 24, MCD, France Médias Monde. Le projet de Dictionnaire des francophones est aussi l’occasion de faire vivre une collaboration scientifique internationale de haut niveau impliquant la très grande infrastructure de recherche Huma-Num du CNRS, l’Université Saint-Louis Louvain en Belgique, l’Université Laval au Canada, l’ATILF (Analyse et Traitement de la Langue Française Informatisée) en France et le Réseau Lexicologie, Terminologie, Traduction.

Le Dictionnaire des francophones est une base d’informations sur les mots du français dont l’interface principale est celle d’un dictionnaire de définitions avec les aires d’usage des mots et bien d’autres informations. Le contenu initial est issu de travaux existants, confiés par les partenaires du projet précédemment cités. Il sera enrichi par l’implication du lectorat dans la description des usages. À ce titre un comité de relecture est mis en place afin de vérifier la qualité de ces contributions et de les enrichir.

Ce projet s’appuie sur le constat que la langue française est devenue une langue-monde, elle a quitté son aire géographique originale. La France n’occupe plus la position centrale qu’elle a pu avoir au sein de l’espace francophone. Ainsi, par cette initiative, la France porte un projet fédérateur construit avec ses partenaires francophones afin de valoriser leurs travaux de recherche.

La francophonie ne peut être réduite à une aire géographique. Elle est un réseau dont l’ambition est de faire vivre un patrimoine immatériel précieux : la langue française. Cette langue que les francophones ont en partage est un formidable outil d’échange entre les peuples. Elle les rassemble et les rapproche au-delà de la distance et des différences. La langue, et par extension le Dictionnaire, permettent d’aller à la rencontre de l’autre, de le découvrir au travers de ses mots et de sa culture. Ainsi, le Dictionnaire, par les mots, promeut la découverte des cultures du monde.

Le Dictionnaire des francophones n’est pas seulement un objet de partage des savoirs et un objet culturel. Il s’agit également d’un objet politique : par ce projet unique en son genre, les instances garantes de la langue et celles travaillant à son enrichissement confient le destin de la langue française à ses locuteurs et locutrices. Ils pourront débattre publiquement de ses transformations et agir sur celle-ci démocratiquement.

Le Dictionnaire des francophones vise à ce que la description de la langue devienne un commun de la connaissance. La notion de communs a été proposée par la théoricienne des institutions Elinor Ostrom comme étant une ressource partagée par une communauté qui met en place une gouvernance partagée pour cette ressource. La description de la langue française est ainsi considérée comme une ressource dont la gouvernance pourra être partagée au sein du DDF par l’ensemble des Francophones. Ce nouveau paradigme est en rupture avec une conception centralisée de la planification linguistique par l’enseignement, l’Académie française, les commissions d’enrichissement et les vecteurs de normes.

Si « la francophonie est une maison pas comme les autres, il y a plus de locataires que de propriétaires », comme la décrivait Tahar Ben Jelloun, le Dictionnaire des francophones incarne la volonté de faire de tous ces locataires des co-propriétaires et des co-architectes de la langue qu’ils partagent.

Un objet social ?
Le lancement du Dictionnaire des francophones s’est déroulé le 17 mars 2021. La présente contribution, rédigée au lendemain de ce décollage, peut difficilement envisager quel sera l’avenir de cet objet culturel et politique atypique. Cette proximité avec l’acte de naissance public du Dictionnaire ne doit cependant pas nous empêcher de proposer un questionnement prospectif sur l’avenir que pourrait avoir cet objet. Nous le partageons ici, en toute simplicité. Sans prétendre à l’exhaustivité, ce questionnement ouvre différentes pistes sur lesquelles il conviendra, à l’avenir, de revenir.

Le Dictionnaire, son nouvel outillage technologique connecté et les nouvelles descriptions qu’il permet, influencera-t-il l’évolution de la langue française ? Les discussions sur les usages, désormais accessibles à partir du Dictionnaire au plus grand nombre, apporteront-elles une plus grande unité de la langue ou au contraire produiront-elles davantage de diversité ?

Ce Dictionnaire pourrait-il modifier les représentations que les Francophones ont des identités des autres membres de la francophonie ? En ce sens, ce Dictionnaire permettra-t-il une meilleure connaissance des autres et une plus grande unité des peuples francophones qui partagent cette belle langue ?

Ce nouvel objet pourrait-il entraîner des transformations dans l’économie linguistique ? Les méthodes d’apprentissage de la langue, au travers de la description des usages de la langue française suivant les régions où elle est diffusée, pourraient-elles être enrichies par l’enseignement des variétés du français ? Ne favoriseraient-elles pas une meilleure intégration locale et internationale ? De même, les séjours linguistiques ne seraient-ils pas concernés par la plus grande fluidité entre les variétés de la langue que crée ce Dictionnaire et qui constitueraient pour les apprenants un intérêt supplémentaire pour se rendre dans des pays francophones ?

Les flux économiques et touristiques, qui concernent les pays francophones et les pays non-francophones, pourraient-ils également être influencés par ce Dictionnaire, parce qu’il permet de réduire des incompréhensions entre francophones et qu’il valorise les richesses linguistiques et culturelles des différentes régions où l’on parle la langue française dans le monde ?

Dans le domaine de la diplomatie et des relations internationale, face à la recomposition économique intercontinentale, les transformations politiques de l’Union européenne et la crise sanitaire et économique liée au Covid-19, la Francophonie, en tant espace politique et culturel, est à la recherche d’un nouveau souffle. Ce Dictionnaire pourrait-il contribuer à renforcer le rôle de la langue française, cet objet commun qui présida à la conceptualisation du terme francophonie au 19e siècle par Onésime Reclus, comme catalyseur de cet ensemble culturel et politique francophone et comme véhicule des valeurs de liberté, de solidarité, de respect de la diversité ?

Enfin, la valorisation de l’expertise populaire et la conception de la langue comme un commun entraîneront-elles des transformations structurelles et politiques qui pourraient toucher d’autres domaines et modalités de l’organisation de la société ?

Ces multiples questions ne trouveront pas de réponses dans le Dictionnaire des francophones lui-même puisque sa vocation première est de s’intéresser au sens des mots et à leurs relations. Il n’en demeure pas moins que cet objet culturel, politique et social ouvre devant lui, et devant nous, de nombreuses voies de recherche qui mêlent des approches linguistiques, sociolinguistiques, sociologiques, économiques et politiques. L’Institut international pour la Francophonie de l’Université Jean Moulin Lyon 3, grâce à la confiance que lui ont faite ses partenaires, a abrité ce projet durant toute sa phase de conception jusqu’à sa naissance. Il souhaite maintenant contribuer à sa croissance en proposant des projets de recherche qui contribueront à l’amener, en lien avec l’ensemble des acteurs de la Francophonie et les francophones qui contribueront à son développement, à sa maturité.

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