Les femmes dans l’industrie cinématographique

Les femmes dans l’industrie cinématographique

Cinéma africain francophone - état des lieux 4/5
18 août 2019 - par Cornélia Glélé 
Maimouna Ndiaye dans l’Oeil du cyclone de Sékou Traoré
Maimouna Ndiaye dans l’Oeil du cyclone de Sékou Traoré

Le cinéma en Afrique est à l’image du continent : peu développé, avec la disparition des salles de cinéma dans plusieurs pays, le faible tôt de production, les pirateries et le manque de fond pour soutenir ce cinéma. Dans ce contexte, c’est encore plus difficile pour les femmes de se frayer un chemin. C’est en 1955 que Paulin Soumanou Vieyra a réalisé Afrique sur seine, le premier film sous l’égide de l’Afrique subsaharienne. Après lui, il a fallu attendre plus de 10 ans pour qu’une femme, Thérèse Sita-Bella, signe un film pour le compte de la gent féminine en Afrique noire.

Au commencement était donc Thérèse Sita-Bella
Plusieurs sources citent la Sénégalaise Safi Faye comme la première réalisatrice d’Afrique subsaharienne avec son film « La passante » (1972), mais avant elle, il y a eu la Camerounaise Thérèse Bella Mbida ou Sita-Bella qui a réalisé le documentaire « Tam Tam à Paris » en 1963. Thérèse Sita-Bella est pilote d’avion, journaliste et réalisatrice. Après son Bac obtenu dans les années 50, elle s’envole pour la France où elle découvre et approfondit ses connaissances en cinéma. Elle suit alors la compagnie de danse nationale du Cameroun lors d’une tournée en France. Cela a donné naissance à son documentaire long de trente minutes qui était présenté à la première semaine du cinéma africain, un festival qui deviendra plus tard le Festival Panafricain du cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO). Elle sera suivie par Safi Faye et d’autres réalisatrices, mais en nombre très infime. Thérèse Sita-Bella, militante féministe, dira d’ailleurs à ce sujet « dans les années 1970, nous étions très peu de femmes cameramen. À cette époque, nous étions très peu, il y avait quelques Antillaises, une femme du Sénégal appelé Safi Faye et moi. Mais vous savez, le cinéma n’était pas l’affaire des femmes  ».

Le cinéma féminin francophone à partir des années 2000
Les années 2000 ont été véritablement une plaque tournante pour le cinéma féminin francophone. Beaucoup plus de femmes notamment celles qui travaillaient dans les télévisions publiques ont commencé à se faire découvrir et connaître dans le domaine cinématographique, car, les financements étaient désormais ouverts à tous les professionnels sans distinction de sexe, rendant ainsi facile la mise sur pied de projets : désormais, tout le monde pouvait espérer être financé. Il y avait des formations organisées par l’Organisation Internationale de la Francophonie, le Cirtef… Une nouvelle vague de cinéastes naissait. On peut citer Jemima Catraye et Christiane Chabi Kao du Bénin, Monique Mbeka Phoba de la République Démocratique du Congo, Rahmatou Keita du Niger, Fanta Regina Nacro du Burkina Faso, Nadia El Fani de la Tunisie… qui avaient déjà commencé à se faire connaître depuis les années 1980. Leur effectif ne valait certes rien comparé à celui de leurs homologues de l’autre sexe, mais les choses commençaient quand même à bouger. Elles émergeaient, surtout dans le domaine de la réalisation de films documentaires. Celles qui s’essayaient au long métrage fiction étaient d’un effectif minime et n’avaient pas vraiment connu la gloire. On ne les découvrait qu’au FESPACO ou aux Journées cinématographiques de Carthage (JCC) pour ceux qui avaient la chance d’y assister.
Le cinéma féminin francophone a, dès lors que les financements ont commencé à être accordés à un plus large public, connu un réel envol. Les réalisatrices se sont donc de plus en plus affirmées à partir de cette période ainsi que les productrices et les techniciennes.

Des festivals pour booster le cinéma féminin
Pour accompagner et participer à l’essor du cinéma féminin, des festivals de films se sont mis dans la danse, consacrant entièrement leur programmation à des films de femmes. C’est le cas du Festival International du Film de Femme de Salé créé au Maroc en 2004. Il est suivi par d’autres festivals comme le festival Mis Me Binga créé au Cameroun en 2009. Le FESPACO aussi a rejoint le club en créant en 2010 les Journées Cinématographiques de la Femme Africaine (JCFA), un festival dédié aux films de femmes et qui a lieu entre chaque deux FESPACO. Aussi, des blogs tels que African Women in Cinema créé par Beti Ellerson ont vu le jour toujours dans l’optique de booster le cinéma féminin. Cela a permis une belle avancée, mais le cinéma des femmes d’Afrique francophone peine toujours à se faire une place au soleil.

Les problèmes du cinéma d’Afrique francophone féminin
Quand on demande à de nombreuses femmes pourquoi elles peinent à égaler les hommes dans ce métier la première raison qu’elles évoquent est le manque d’accompagnement. En effet, dans un milieu hautement masculinisé, les hommes passent dans la plupart des cas avant les professionnels de sexe féminin et à la longue, cela a créé une certaine lassitude dans le rang de celles-ci et les moins endurantes ont fini par baisser les bras. Et à côté du problème de l’obtention du financement, il y a aussi le poids des préjugés qui constituent un véritable boulet pour toute femme qui souhaite émerger dans le monde du cinéma, lequel exige de la disponibilité et du sacrifice qui ne sont pas vraiment accessibles aux femmes qui aspirent à une vie de famille stable. Quel que soit le métier du cinéma qui est embrassé, il réclame beaucoup d’attentions, d’abnégation et de don de soi que ne comprend pas forcément un conjoint. Les femmes intègrent donc ce milieu avec à la base les handicaps cités plus haut. Et quand par la suite, celles qui osent s’y aventurer se heurtent au mur du sexisme, cela devient presque la goutte d’eau qui fait déborder le vase : « pourquoi engagerais-je une femme cadreur qui sera incapable de soulever sa caméra ? » et ainsi de suite, sont les réactions auxquelles elles font face, des pensées qui ne les aident pas réellement à fournir le meilleur d’elles-mêmes. Elles se retrouvent obligées de fournir deux fois plus d’efforts que leurs homologues du sexe opposé pour prouver ce dont elles sont capables.
Par ailleurs, à tout cela, se sont ajoutées avec le temps, les différentes pressions qu’elles subissent dans l’exercice de leurs fonctions, pressions qui, même si elles ne sont pas particulières au monde cinématographique, sont quand même présentes.
Le cinéma devrait faire rêver. C’est un milieu destiné à éveiller les consciences et il devrait donc, de ce fait, être un modèle en la matière. Mais le constat est tout autre. Elles sont harcelées, menacées, violées. Certaines ont subi cela pendant des années, en silence, sans nul endroit où se plaindre et trouver du secours.

L’avenir du cinéma féminin en Afrique francophone
Comme leurs sœurs de la France et des USA, avec les mouvements #Metoo et #Balancetonporc, les cinéastes africaines ont commencé à se faire entendre depuis le FESPACO 2019 avec le mouvement #MemePasPeur, le mouvement des non alignées. Plusieurs rencontres ont d’ailleurs eu lieu lors de ce FESPACO, de nombreux témoignages de femmes violentées ont été recueillis et des actions pour faire justice sont en cours.
Les femmes sont également plus présentes dans la compétition avec des films de qualité. Cette année au FESPACO, par exemple, L’Étalon d’or du documentaire est revenu à la Burkinabè Aicha Boro pour son film « Le loup d’or de Balolé » et les 3 poulains des courts métrages fictions sont également revenus à des femmes d’Afrique francophone (Angèle Diabang et Kadidjatou Sow du Sénégal et Nadja Harek du Maroc).


Angèle Diabang
© Site internet Angèle Diabang


Par ailleurs, des femmes d’Afrique francophone sont sur la scène internationale à l’instar de la Sénagalo-burkinabè Maimounatou N’Diaye, membre du jury officiel du Festival de Cannes 2019.
Avec la nouvelle vague de talents qui est en train d’émerger, il est possible d’affirmer, sans risque de se tromper, que le cinéma féminin francophone a de beaux jours devant lui même s’il a certes l’air de traîner les pas, quand on le compare à son cousin anglophone qui semble plus dynamique et mieux organisé.
Un vrai travail de fond doit être mené en amont, une meilleure structuration du milieu devra être faite et cela ne pourra avoir qu’un impact positif sur la qualité des œuvres.

L’horizon a l’air d’être désormais dégagé et le meilleur reste à venir pour les femmes cinéastes francophones.

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