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Ukraine - Les médias en temps de guerre, la liberté limitée ?

Ukraine - Les médias en temps de guerre, la liberté limitée ?

Depuis neuf ans, la guerre russe en Ukraine met à l’épreuve la démocratie et l’ordre mondial, tout en posant de nouveaux défis aux médias. Les journalistes ukrainiens, ayant commencé à couvrir les bombardements de villes ou à communiquer avec des témoins de l’agression russe en 2014 ou après 24 février 2022, ont rejoint au moins indirectement les rangs des reporters de guerre. Les sujets et les interviews liés à l’invasion russe, le newsmarathon en tant que plateforme officielle des pouvoirs et les hot news, comme le genre le plus préféré par l’audience, sont les notions qui caractérisent l’espace médiatique aujourd’hui en Ukraine. La seule question est : sous quelle forme ils existeront après et quel effet ces tendances auront sur le développement de l’industrie dans son ensemble ?

23 août 2023 - par Olesia Tytarenko 
Le Président Zelensky rencontre les représentants de la presse ukrainienne - © Wikimedia commons
Le Président Zelensky rencontre les représentants de la presse ukrainienne
© Wikimedia commons

Aujourd’hui, la loi martiale, en vigueur en Ukraine depuis le 24 février 2022, impose des restrictions au travail des médias. Ainsi, selon la loi sur le régime juridique de la loi martiale, les administrations et le commandement militaires peuvent réglementer, de la manière déterminée par le gouvernement, le travail des éditions imprimées et en ligne, des chaînes de télévision et des stations de radio, en particulier.

Selon les ordres du gouvernement, tous les journalistes doivent être accrédités par le ministère de la Défense pour travailler dans la zone de guerre ou dans des zones proches. Il est également nécessaire de prendre en compte le "danger" d’un territoire particulier. Par exemple, les journalistes ne peuvent pas travailler en zone rouge. En zone jaune, seulement en présence d’un attaché de presse délégué par une branche particulière des forces armées. En vert, il travaille librement et sans accompagnement.

En outre, selon les règles, une accréditation est officiellement requise pour travailler pendant les bombardements dans toutes les villes d’Ukraine. Lors de certaines interviews ou conférences de presse, liées d’une manière ou d’une autre à l’armée, une autorisation du ministère de la Défense est parfois aussi requise. Ces règles s’appliquent d’ailleurs aux journalistes ukrainiens et étrangers. Quant au sujet du tournage, il est parfois restreint à cause de la menace de bombardement après publication. Il s’agit des hôpitaux, des entreprises de défense, etc.

C’est pourquoi, d’un commun accord, la communauté des médias, le ministère de la Défense et le ministère de la Culture et de la Politique de l’information ont convenu d’autoriser la publication des conséquences du bombardement d’objets civils trois heures après l’incident. Quant aux objets militaires, au moins 12 heures doivent s’écouler entre le bombardement et la publication. En pratique, pour des raisons de sécurité, les journalistes ne sont fréquemment pas autorisés à les filmer.

Il est également intéressant de noter que les civils en Ukraine sont passibles de poursuites pénales pour avoir filmé et diffusé le travail de la défense aérienne. La même peine s’applique, après les modifications apportées en mars 2022 au code pénal, pour la distribution de photos ou de vidéos non publiées auparavant par des sources d’information officielles, grâce auxquelles il est possible de localiser les sites militaires, suivre l’emplacement ou le mouvement des forces armées ukrainiennes.

En interprétant ces normes sans tenir compte des particularités du travail des médias en Ukraine, il semble que les autorités ukrainiennes pourraient utiliser les médias pour propager leurs propres narratifs. Mais étant donné qu’aujourd’hui l’Ukraine se bat non seulement sur le champ de bataille, mais aussi dans la guerre de l’information, d’un certain point de vue, de telles actions sont justifiées. Dans la pratique, la plateforme la plus fidèle aux pouvoirs est aujourd’hui le newsmarathon, auquel participent les chaînes de télévision nationales. Les médias en ligne, ainsi que la presse ou les stations de radio, dans leur travail, ne sont limités que par les règles de sécurité fixées par l’état, sont guidés exclusivement par des politiques éditoriales ou des principes éthiques, dont la violation peut nuire à l’armée ukrainienne ou à l’État. Il s’agit d’autocensure, nécessaire dans des conditions de guerre, mais pas fondamentale dans le fonctionnement de la rédaction.

"Je vois que le nombre de vrais reportages de guerre est très faible. Vous pouvez maintenant ouvrir les médias en ligne et essayer de lire les nouvelles sur la guerre. Vous constaterez que 99% d’entre eux sont basés sur des déclarations officielles. Les médias locaux souffrent le plus. Ils n’ont pas eu accès même lors des événements autour du barrage de Kakhovka. Vous savez, les médias internationaux étaient les bienvenus, tandis que les médias locaux devaient d’une manière ou d’une autre trouver des moyens d’y accéder (accéder dans les zones inondées - ndlr)” a constaté dans le cadre de la discussion “Ukraine Reported. L’éthique de la couverture de la guerre” l’experte des médias Oksana Romaniuk.

Le newsmarathon a été créé à l’initiative du ministère de la Culture et de la Politique de l’information en tant que plateforme pour informer la population après l’invasion russe en février 2022. Il réunit aujourd’hui 6 chaînes de télévision nationales, qui diffusent 24h/24. Sa particularité réside dans une sorte d’unification des contenus, puisque toutes diffusent les JT des autres, mais partagent entre elles des tranches horaires différentes. La spécificité est également que les chaînes de télévision dites d’opposition, associées à l’ancien président ukrainien Petro Porochenko, n’y participent pas.

En fait, le newsmarathon est aujourd’hui une plateforme où des fonctionnaires de différents niveaux et des politiciens parlent de la situation dans les régions de l’Ukraine, commentent certains événements dans le pays et dans le monde. S’il y a un an et demi, selon le sondage d’USAID-Internews, plus de 80% de la population faisait confiance aux informations du marathon, aujourd’hui le soutien n’est pas si univoque. Cependant, comme l’a dit Oleksiy Danilov, le secrétaire du Conseil de défense et de sécurité nationale d’Ukraine dans l’interview à Ukrainska Pravda, il n’est pas encore question de mettre fin au téléthon, "dès que la guerre sera terminée, tout reviendra à la normale”.

Il est intéressant de noter que, selon le sondage mené par l’Institut international de sociologie de Kyiv (KMIS) et le Centre pour les communications stratégiques et la sécurité de l’information, 58% des journalistes étrangers interrogés ont indiqué qu’ils ne connaissaient pas du tout le newsmarathon. Ceux qui connaissent ce projet ne l’utilisent pas comme une source d’information, vu que “la propagande l’emporte souvent sur l’information”, affirme le sondage.
Les journalistes ukrainiens, au contraire, utilisent régulièrement le newsmarathon comme une source d’actualités. La raison : souvent pour obtenir rapidement des informations de première main, comme peuvent souvent le faire les journalistes étrangers, il n’y a pas d’opportunité, ou un intervenant particulier ne communique qu’avec un groupe restreint de médias.

Cependant, les journalistes, qui ont participé à l’étude du Centre pour les droits de l’homme Zmina, affirment que malgré la loi martiale, la liberté d’expression est préservée en Ukraine. Sur une échelle de 1 à 10 points, son état est estimé à 6,4. Refus des fonctionnaires de fournir des commentaires, censure des articles prêts pour publication ou interdiction de publication de certaines informations, refus d’accréditation sont les problèmes auxquels, selon les auteurs de l’étude, les journalistes ukrainiens sont confrontés aujourd’hui. Soit dit en passant, 62 % des professionnels des médias considèrent le newsmarathon comme une forme de censure, bien que la majorité soit d’accord avec la thèse selon laquelle sa création était nécessaire au début de l’invasion russe.

Par rapport aux pays d’Europe de l’Est, l’Ukraine reste un leader, et même selon les évaluations des journalistes de l’état de la liberté d’expression, malgré la guerre, la semi-censure et les nombreuses interdictions de diffusion de certains types d’informations, la situation avec la liberté d’expression reste à un niveau assez élevé “, a dit Volodymyr Yavorsky, l’expert du Centre pour les libertés civiles lors de la présentation de l’étude.

Le nombre de journalistes qui succombent à l’autocensure a augmenté, ils n’écrivent pas les articles qu’ils auraient pu écrire, ils diffusent des informations socialement importantes. Ils s’autocensurent parce que c’est impopulaire de diffuser telle ou telle information sensible, parce qu’il y a une guerre ou parce que c’est important dans l’intérêt du pays. De nombreux journalistes ont tendance à croire qu’en temps de guerre, ils peuvent se limiter à diffuser certaines informations. Si ces restrictions continuent, je crains que davantage de journalistes soient enclins à cela et cela accentuera la détérioration de la situation avec la liberté d’expression”, explique Volodymyr Yavorsky.

Il n’est pas surprenant que, compte tenu de ces faits, les réseaux sociaux restent la source d’information la plus populaire pour les Ukrainiens. Bien que, en particulier dans les régions où l’accès à Internet est instable, la télévision et la radio restent essentielles pour obtenir des nouvelles.

Selon une étude menée le réseau civique Opora, 77,9% des répondants utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux pour s’informer. Parmi les avantages figurent la rapidité et la commodité d’obtenir des informations.

Le problème est que les réseaux sociaux manquent souvent de règles et d’autocensure, des faits choquants, des images ou des vidéos peuvent être distribués sans aucune restriction, comme cela se produit par exemple sur la messagerie Telegram. Cependant, il faut reconnaître qu’en temps de guerre, les médias donnent également la priorité à l’intérêt public par rapport aux normes médiatiques établies en temps de paix.

En tant que communauté médiatique, nous avons pris du recul. Avant cette invasion à grande échelle, j’aurais dit "Oh, non, montrer une mare de sang ou un cadavre qui a l’air d’avoir été découpé ou quelque chose comme ça, c’est trop", mais maintenant les choses ont changé et vous pouvez le publier. Cette guerre a changé les médias non seulement en Ukraine, mais aussi dans le monde entier” résume l’experte Oksana Romaniuk.

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