Molière s’invite au château

Molière s’invite au château

Rencontre avec "la puissance invitante"
2 mars 2019 - par Arnaud Galy 
 - © 10 sur 10
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En ce château de Brunów (Pałac Brunów), l’heure est à la fourberie savante, ne manque que la musique de Lully pour que la coupe soit pleine. Molière par-ci, Poquelin par-là... Iris Munos et Jan Nowak ne savent plus où donner de la perruque. Imaginez, dix auteurs francophones de théâtre, gentiment enfermés pendant deux semaines afin de pondre une pièce d’une dizaine de pages mettant en scène une dizaine de personnages, inspirée par une pièce de Molière qui leur a été attribuée. La molièrisation des esprits est en marche. Atteinte au patrimoine pour les uns, pertinente tentative de rendre le célébrissime auteur accessible au plus grand nombre des petits francophones ou apprenants de la langue française du monde entier pour d’autres, qu’importe le débat, le couple Munos-Nowak s’est lancé dans un nouveau défi démesuré. « C’était culotté ! » sourit Iris. « Culotté » mais validé, que dis-je adoubé, par la Comédie française. Rien de moins ! Pourtant Molière est un totem sacré au pays de Louis XIV et d’Armande Béjart. Il l’est moins quand on vient de Belgique, de Suisse, du Québec ou du Cameroun d’où sont originaires les plumes convoquées pour l’exercice. Les locataires du château sont moins conservateurs que les sujets français !

Qu’apporte donc la Comédie française – rappelons qu’elle est surnommée « la Maison de Molière » - dans la corbeille du mariage temporaire avec 10 sur 10 ? Fort heureusement ce n’est pas juste un logo. La convention prévoit un spectacle où toutes les pièces seront jouées par la troupe permanente octobre. S’en suivra un grand projet de sensibilisation au théâtre dans toute l’Île-de-France. La Comédie française achètera massivement les livres édités par 10 sur 10 et les diffusera auprès d’un public jeune. Et la sélection des auteurs ? 10 sur 10 a eu la main sur 6 choix et la Comédie française sur 4. Éric Ruf, son directeur, nous a fait l’immense cadeau de respecter en tous points le cahier des charges que nous avons établi depuis plusieurs années. Il n’a demandé aucune dérogation. Pas de tractations de marchands de tapis ? Non, nous avons toujours privilégié des auteurs “plutôt” jeunes, ouverts d’esprit, eux-mêmes respectueux de notre charte, acceptant avec bon esprit les rencontres avec les professeurs et les jeunes et de participer au suivi, année après année... Un échange de bon aloi, en somme ? Plus que cela (sourire), parfois on entend dire que la Comédie française est une vieille dame quelque peu poussiéreuse alors que parfois, nous avions l’impression qu’ils étaient plus inventifs et libres que nous. Molière en rap ou en slam ne les inquiétait absolument pas...


Soirée lecture au château
Jan Nowak, Clément Balta (journaliste - le Français dans le Monde), Iris Munos et Emmelyne Octavie (auteure)
© Arnaud Galy

Quid des auteurs, comment se sont-ils appropriés le concept ? Nous les avons sentis très “travaillés” par cette question. La première journée, personne n’a osé lancer le débat. Qui a percé l’abcès ? C’est Marie Fourquet qui a craqué la première (sourire). Finalement, elle n’a fait que décoincer les autres qui se posaient tous les mêmes questions... Faut-il actualiser la pièce référence ? L’écriture doit-elle être contemporaine ou Molière-compatible ? Doit-on imaginer une suite à la pièce choisie ou la réduire, en extraire une scène ? Rien n’était très clair dans leurs têtes... Finalement, nous n’avons imposé qu’un seul paramètre : conserver les noms des personnages ou clairement indiquer “qui est qui” dans un préambule. Il faut impérativement que le jeune public et leurs professeurs établissent instantanément le rapport entre les deux pièces. Au-delà de ce point précis, les auteurs prennent le chemin qu’ils veulent. À l’intérieur du cadre 10 sur 10, ils sont libres ! Nous demandons simplement aux auteurs qu’ils étonnent le lecteur sans le perdre...

Que savez-vous du rapport entre Molière, les professeurs et les élèves ? Les pièces d’origine sont très complexes pour les classes de FLE... même pour les élèves francophones ! Notre souhait le plus cher est de provoquer l’envie de lire Molière après avoir étudié et joué une pièce 10 sur 10, même si cette envie arrive des années après, quand l’élève sera plus à l’aise avec la langue française. Que cela mijote à feu doux ? Voilà. Le travail de l’auteur est là, susciter l’envie de lire l’original.

Avant que n’alliez rencontrer des professeurs tchèques qui monteront le premier festival 10 sur 10 à Prague, encore une question : 2018 et surtout 2019 sonnent l’entrée de 10 sur 10 sur le continent africain... Oui, la Tunisie et le Sénégal sont les premiers pays à avoir répondu à nos sollicitations. Nous y avons des interlocuteurs remarquablement engagés du côté des enseignants et pour le Sénégal un soutien de l’Institut français à Dakar. Le premier festival sénégalais se tiendra à Dakar le 11 et 12 mars... Nous serons des vôtres !