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Italie - Retour sur l’année 2015-2016

Italie - Retour sur l’année 2015-2016

3 décembre 2015 - par Anna Soncini Fratta 
Migrants entre Tripoli et l’Italie  - © Flickr - Irish defence forces
Migrants entre Tripoli et l’Italie
© Flickr - Irish defence forces

L’immigration est à la une des journaux. Un débarquement massif de gens venant d’Afrique met l’Italie, humainement, politiquement et économiquement en crise. Comment y faire face ? C’est un bouleversement social et historique d’une grande importance. Si la discussion sur les solutions pratiques est constante, la sensation que le problème central ne soit guère vu ni pris en compte est tout aussi constante et produit un vide qui laisse bien des cœurs déçus : veut-on vraiment mélanger les cultures, « cultiver » un jardin commun ? Cherche-t-on à comprendre l’autre ? Et le monde francophone y trouve-t-il sa place ?

Cecile Kyenge (Uk in Italie)

Poussée peut-être à le faire par cette situation, l’Europe vit un moment clé de son existence, elle s’interroge sur son identité, confrontée à une crise que les problèmes économiques de la Grèce ne font que souligner de plus en plus. Et cette recherche identitaire met en évidence que l’Europe a donné pour acquise une culture commune, et que de par ce fait, elle ne l’a pas trop prise en compte, centrée sur les problèmes liés à l’économie. Ainsi, souvent évacuée des discussions, la culture doit retrouver son chemin et inviter à un dialogue qui doit viser d’abord la compréhension mutuelle. Cécile Kyenge, ancienne ministre de l’Intégration en Italie et aujourd’hui parlementaire européenne, d’origine congolaise, critique le manque de réaction de l’Europe, la non-coordination avec les pays africains (24 mai 2015, www.agora-francophone.org) et souligne combien la compréhension de l’autre devient fondamentale. La solution à cette situation — dramatique de plusieurs points de vue — se trouve-t-elle dans la culture ?


L’Italie, centre du monde grâce à l’Exposition Universelle de Rome (Flickr - liam mc namus)

Cette année la ville de Milan abrite l’EXPO universelle 2015, « Nourrir la planète, énergie pour la vie  » en est l’objet central. 144 pays sont présents ; 63 d’entre eux sont des membres ou observateurs de la Francophonie. Un enjeu important, un grand pôle d’attraction ouvrant à de nombreux débats culturels. C’est sans doute un élément clé pour créer un rapport étroit avec la culture francophone. La France a bien saisi l’enjeu et elle y est présente avec le « Pavillon France : produire et nourrir autrement ». Elle participe à des projets voulus par les Institutions italiennes et elle est le pivot pour de nombreux concours scolaires, en langue française, sous forme de quiz en ligne (« Ton passeport français pour l’Expo Milano 2015 »), ou proposés sous forme de rédaction autour de : « Rituels de la convivialité autour du repas dans ton pays, dans ta ville, dans ton quartier » (en Lombardie), ou « Affichez vos idées pour bien nourrir la planète » (en Sicile). À côté des écoles italiennes où l’on enseigne le français, ce sont surtout les écoles françaises en Italie qui ont développé des initiatives pour diffuser les informations sur les parcours d’études bilingues (EsaBAc) avec des réflexions sur les objectifs de l’EXPO, la visite au Pavillon de la France et des pays francophones. La découverte des pays francophones en est le but, avec des jeux, des conférences, des moments de rencontre. Toutefois, si la France joue du rôle central qu’elle a toujours eu en Italie, les autres pays francophones — également présents — n’ont guère suscité une attention spécifique de la part de la presse.

Ainsi, les sources pour présenter en positif l’immigration, pour réfléchir sur les problèmes culturels, sont rares. Dix ans après sa sortie en France, Femme Touarègue de Maguy Vautier et Jean Secchi sort en traduction italienne (« Tantout ». La donna Tuareg nel Sahel fra nomadismo e sedentarizzazione). Le livre souligne le rôle de la femme et, à travers elle, sa vie, son travail, l’importance d’une ethnie qu’il faut connaitre et aider à survivre. Autour des Touarègues se construit également l’essai (publié par le Centre national de la recherche — CNR) de Gian Carlo Castelli Gattinara qui propose un voyage à travers leur poésie orale. Sans vouloir trouver des raisons que rien ne supporterait, il est quand même intéressant de souligner qu’il y a un siècle, Jules Verne écrivait L’invasion de la mer, une histoire sur l’invasion de la mer au Sahara, sur le rôle des Occidentaux, et sur les luttes des Touarègues pour leur indépendance. Aujourd’hui, le monde a changé de direction, c’est en Europe que tout se joue, mais les problématiques du rapport à l’autre restent les mêmes.

Il est difficile de penser que la traduction du volume consacré par Ali Ait Abdelmalek à Edgar Morin (Edgar Morin sociologo della complessità, Harmattan Italia, 2015), soit due à un hasard ; les réflexions du sociologue sur le manque de responsabilité de la civilisation moderne, l’affaiblissement de la solidarité, l’étroitesse du regard par rapport à l’espace (chacun ne voit que son propre milieu) définissent bien notre présent aujourd’hui, mais rarement on y prête attention. Au contraire, grande est l’attention des églises au problème de l’immigration et la vocation missionnaire revient, sur le continent, cette fois. C’est ainsi que les Communautés francophones africaines de toute l’Italie s’organisent dans les différentes villes et depuis l’automne 2014, elles opèrent sous l’égide de Don Mathieu Malick Faye, un prêtre sénégalais. L’église cherche à faire partager les expériences, les connaissances pour tisser les liens entre les personnes et entre les cultures. Toutefois, bien souvent cela produit des communautés plus petites et la redéfinition plus étroite de l’identité.

Faeto (Wikimedia Commons - nicksonFF)

Ainsi une petite communauté francophone du sud de l’Italie, à Faeto, près de Foggia, revendique ses origines et crée une université (Università Francofona dell’Italia del Sud [UFIS] – 2015). Il s’agit d’une petite commune qui, avec Celle di San Vito, représente une extraordinaire enclave linguistique franco-provençale (aujourd’hui reconnue par la loi et par l’Organisation Internationale de la Francophonie — OIF). L’Association pour les langues d’Europe et de la Méditerranée (LEM-Italia) a fortement appuyé le projet et la collaboration avec l’Association « La Renaissance française ».

Dans le cadre universitaire, de grande importance, l’accord signé avec l’Université de Dakar par les Universités de Bologne, Haute Alsace, Strasbourg, Thessaloniki, déjà en consortium depuis 2005. Depuis octobre 2014 elles partagent la formation des étudiants aussi avec la grande université sénégalaise ; les étudiants peuvent donc bouger d’une université à l’autre en obtenant à la fin des deux années des diplômes doubles ou multiples. Le français est la langue véhiculaire du projet. Une manière de mettre les peuples en réseau ; un espoir de pouvoir ainsi aider à la compréhension entre les hommes.

Ce bref excursus, décevant par certains aspects, souligne comment l’immigration, au lieu de relancer la connaissance de l’autre, les traductions des œuvres littéraires, la projection des films, les a mis au deuxième plan. Le monde littéraire et culturel semble offusqué ; la peur de l’autre, les problèmes économiques et sociaux que l’arrivée des migrants suscite, semblent ne plus laisser le temps au dialogue, à la construction du rapport à l’autre. Il nous reste, en recherchant une pensée positive, la possibilité de croire, en suivant les idées de Claude Lévi-Strauss (Revue « Hommes et migrations »), qu’étudier la conduite des hommes, c’est les rendre plus différents de nous de ce qu’ils le sont. Cependant, l’intégration, qui passe certes par le travail et l’accès à la citoyenneté, nécessite aussi la connaissance de la culture de l’autre qui risque, dans le cadre des pays francophones, d’être absorbée par l’image de la culture française, qui a eu cette année aussi la résonance du prix Nobel à Patrick Modiano. Cela a attiré les regards, quoique sans un grand élan. Le lecteur italien pouvait lire son œuvre grâce aux traductions de Maruzza Loria, publiées par une petite maison d’édition sicilienne. Seul Pedigree, œuvre dans laquelle Modiano retrouve son enfance, entre fiction et réalité, a été diffusée par une grande maison d’édition, Einaudi.

Anna Soncini Fratta
Professeur de Littératures francophones – Alma Mater Studiorum Università di Bologna (annapaola.soncini@unibo.it)
En collaboration avec Fernando Funari
(fernando.funari2@unibo.it)

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