Poésie francophone en Louisiane

Poésie francophone en Louisiane

18 octobre 2021 - par Peter Klaus 
La Nouvelle-Orléans - © flickr - MR
La Nouvelle-Orléans
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Un travail très méritoire que de se pencher sur une partie de la littérature francophone de Louisiane, la poésie dans le cas présent.

Jean-François Caparroy devient ainsi non seulement un « découvreur-explorateur » de territoires méconnus pour certains adeptes de littératures francophones, mais aussi une sorte de « sauveteur » vu la situation de plus en plus précaire d’une Louisiane qu’on croyait au moins partiellement francophone. Lointains sont les jours du CODOFIL1 qui défendait l’idée d’une Louisiane officiellement bilingue.2
Il est donc d’autant plus important de porter à la connaissance du public l’existence d’une culture et d’une littérature de langue française en Louisiane. Le lecteur ainsi préparé et averti découvre avec un étonnement certain qu’il n’y a pas un français de Louisiane. Que ce francais-là est multiforme et traversé par des imaginaires et autres histoires coloniales et ethniques, que ce français-là est censé représenter le vécu, la culture et l’histoire d’une population composite.
Il n’est donc pas étonnant de voir se côtoyer des patrimoines aussi disparates que celui des Acadiens déportés suite au « Grand Dérangement » de 1755, des Acadiens devenus des Cajins ou Cadiens pour les uns, des Cajuns pour les autres. À cela il faut rajouter une population noire qui descendrait directement d’anciens esclaves fuyant avec leurs propriétaires le futur état indépendant qui deviendra Haïti, et last not least les Amérindiens de l’ethnie des Houmas qui auraient opté pour le français. Rien d’étonnant que le résultat qui enchanterait tout linguiste et ethnologue intéressé aux langues et cultures qui se cotoyent et en produisent de nouveau outils : des créoles blancs et des créoles de couleur, etc.
Dans son introduction très informative, J.-F. Caparroy documente le lecteur sur tout cela. Il nous explique également pourquoi ce titre quelque peu énigmatique, quoiqu’on comprenne la situation complexe du français louisianais qui se nourrit de plusieurs sources. Pourquoi le terme clandestinité dans le titre ? Pour le dire en bref : toute production littéraire en langue française en Louisiane constitue une transgression, vu que le français avait été formellement interdit dans les écoles, un fait que relèvent les poètes dans leurs textes cités et analysés par Caparroy.
« Schizophrénie linguistique » n’est donc pas seulement le titre d’un poème très percutant de Jean Arceneaux, mais il souligne également une situation blessante et humiliante pour la minorité francophone qui, selon Caparroy, serait devenue au fil des ans quasi aphone. Une poésie somme toute plutôt subversive qui se sert d’images et de figures empruntées aux contes de fées tels le loup-garou et le loup en général. David Cheramie avec son recueil "Lait à mère" et Deborah Clifton qui figure également dans le recueil "Cris sur la bayou" (1980) sont avec Arceneaux les trois protagonistes du livre de Caparroy. "Cris sur le bayou", un joli titre, mais peut-être aussi un cri de détresse, un cri d’au secours. Leurs différents textes poétiques sont analysés plusieurs fois sous différents aspects. Et il faut le dire franchement : les textes poétiques de ces auteurs sont percutants, ils sont originaux de par la force de leur langage pictural, leur énergie expressive, leur caractère novateur.
La lecture des textes des trois poètes qui viennent d’origines très diverses ne fait que rajouter un grain de nostalgie et d’amertume face à ce désarroi des Louisianais francophones concernant la survie de leur langue et de leur culture. Dans sa conclusion Jean-François Caparroy relève le fait qu’il n’y a pas eu de recueil de poésies louisianaises publié depuis 1998.
Ce qui ne voudrait pas dire qu’il n’y a pas davantage d’activité littéraire de la part des Francophones. On s’étonnerait donc que l’auteur de cette analyse volumineuse n’ait pas pris le temps de regarder au-delà des limites de la seule poésie et de consacrer au moins quelques pages aux autres genres de création tels la chanson, le théâtre et la prose.
Avec son étude extrêmement fouillée qu’il a consacrée à une phase contemporaine de la poésie francophone de Louisiane, Jean-François Caparroy a toutefois apporté une solide contribution sur laquelle on pourra continuer à construire pour enfin valoriser la Louisiane francophone , sa culture, sa littérature et ses créateurs.


Caparroy, Jean-François : « Poésie francophone de Louisiane à la fin du XXe siècle. Complexité linguistique et clandestinité dans les œuvres de Arceneaux, Cheramie et Clifton. » Collection « Documents pour l’ Histoire des Francophonies / Amériques », vol.42 - Archives et Musée Bruxelles : P.I.E. Peter lang 2017. 441 p.


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