Quand le pays de Chagall s’éveillera

Quand le pays de Chagall s’éveillera

7 août 2020 - par Arnaud Galy 
Veranika Tsapkala, Sviatlana Tikhanouskaya et Maria Kolesnikova brouillent les cartes ! - © Vlad Gridin - Radio Liberty
Veranika Tsapkala, Sviatlana Tikhanouskaya et Maria Kolesnikova brouillent les cartes !
© Vlad Gridin - Radio Liberty

Cap sur la Biélorussie, patrie du grand peintre Marc Chagall ! La francophonie n’y est pas parole courante, convenons-en. Même si l’ambassade de France à Minsk soutient le Cercle des francophones et que les jeunes universitaires qui obtiennent leurs diplômes de langue française atteignent un niveau bluffant !
En revanche, ce pays enclavé entre la Russie, la Pologne, l’Ukraine, la Lituanie et la Lettonie présente un aspect sombre, qui ne fait la fierté de personne : un régime autoritaire, pour ne pas dire plus. Un régime autoritaire qui, comme souvent, donne des gages de bonne volonté au monde qui se dit libre en organisant des élections. Truquées jusqu’au trognon, cela va sans dire. Il se trouve que le processus électoral en vue d’un potentiel renouvellement du président est en cours. Il se terminera ce dimanche après trois jours de votes anticipés.

Deux raisons conduisent Agora à s’intéresser à cet événement qui, peut-être, accouchera d’une souris. En premier lieu, un inattendu mouvement populaire s’est mis en tête de faire vaciller (tomber ?) la statue de l’immuable président Loukachenko. Vingt-six ans de pouvoir, des méthodes que l’on pensait démolies en même temps qu’un certain Mur à Berlin et une capacité à embrouiller les comptes des soirées électorales assez performante, avouons-le ! Ajoutons, une police un brin secrète, que ne renierait pas les fameux Bulgares équipés de leur parapluie et les agents du «  Grand frère » russe d’à côté.
Face à ce petit monde « soviétisé » soutenu par certains Biélorusses soucieux de conserver une certaine stabilité, trois femmes sonnent la charge. Voilà qui vaut bien une marque d’intérêt. En second lieu, aussi étonnant que cela puisse vous sembler, la francophonie est vivace de Minsk à Brest en passant par Vitebsk. Réduite en nombre, mais remarquablement active. Ce sont des francophones, dont « nous » pouvons être fiers qui ont raconté à Agora les attentes d’un peuple, les peurs aussi... Un journaliste ne divulgue pas ses sources ! Dans le cas présent, nous appliquerons à la lettre ce précepte de la profession. Nous dirons que la jeune femme se prénomme Katia* et le jeune homme, Ivan.

Comme un petit air de dégagisme

Le mouvement populaire naissant ressemble à s’y méprendre à ceux du dégagisme qui ont fleuri dans le monde arabo-musulman au début des années 2010. Trois femmes disions-nous ? Par quelles zigzagueries de l’Histoire, Sviatlana Tikhanouskaya, Maria Kolesnikova et Veranika Tsapkala se retrouvent-elles à haranguer des foules* et à surfer sur une vague d’espoir ? Parce que le dossier de candidature de leur mari ou du candidat qu’elles soutenaient a été « retoqué » par une énigmatique commission électorale. Faisant fi de leurs divergences politiques, le trio et ses « quartiers généraux » ont uni leur détermination et se sont lancés dans l’aventure. Une aventure qui, martelons-le, mène bien souvent en prison, à l’hôpital, voire pire...

Les premiers jours, en juillet, le président Loukachenko regardait le trio avec un dédain misogyne caricatural. Il prétendait même que la constitution biélorusse n’autorisait pas une présidence féminine et qu’une femme ne pouvait être installée au pouvoir que dans un pays où il ne se passe rien. Mais dans un État tel que celui de Biélorussie, cerné par des envahisseurs potentiels, seul un homme pouvait diriger. En un mot, selon lui, la virilité est un argument à (im) poser sur les urnes !
Mais les jours passent et, contre toute attente, des foules considérables défient les services de sécurité et viennent assister aux réunions publiques organisées par le trio. Tout sauf naïves, Sviatlana Tikhanouskaya – la candidate officielle ­–, Maria Kolesnikova et Veranika Tsapkala savent bien que le trucage est inévitable. Mais plus le peuple sera visible, plus l’hostilité au régime sera lisible, plus l’engagement dans un mouvement de longue durée pourra s’envisager. Pour Katia, la présence d’une candidate crédible et toujours en liberté à 48 heures du vote tient du « miracle ». Lors des élections présidentielles précédentes, aucun « adversaire » crédible n’avait été autorisé à se présenter et le peuple n’avait aucun recours auquel s’accrocher. Cette année, qui sait, le président Loukachenko s’est-il laissé berner par le fait que son opposition soit féminine, donc indigne d’intérêt ?


© Vlad Gridin - Radio Liberty

Comment protester en nourrissant des pigeons

Cela ne vous rappelle-t-il pas le Hirak algérien ou le mouvement populaire libanais en cours avant la tragédie du 4 août ? Ces mouvements longs, lents, répétitifs et pacifiques qui usent les pouvoirs à défaut de les faire tomber… Ivan, lui, est davantage inspiré par le mouvement ukrainien de Maïdan. Logique. Ce qu’il met en avant est que, finalement, après tant d’années sans réelle rébellion populaire le moment est venu. Les Biélorusses ne sont pourtant pas restés de marbre par le passé, mais la violence du régime les obligeait à inventer des signes de protestations détournés : sortir devant chez eux et applaudir et même nourrir les pigeons furent dans un passé récent des signes ostentatoires de mécontentement.
Les pigeons de Brest furent fort bien nourris en début d’année lorsque l’État biélorusse voulut implanter une usine toxique de fabrication de batteries. Avec humour Ivan note que ces signes baroques de protestation sont copiés par certains Russes. Si les présidents Poutine et Loukachenko jouent souvent à « je t’aime, moi non plus », ils ont des méthodes de gouvernance similaires, surtout vis-à-vis des opposants.

Revenons un instant aux jours de vote anticipés dont nous parlions précédemment. Pour Katia, ils annoncent le début de la magouille. Les observateurs étrangers, par exemple ceux de l’OSCE*, n’ont pas reçu l’autorisation de venir exercer leur mission. Des Biélorusses de la société civile ont obtenu ce « privilège », à condition de rester à l’extérieur des bureaux. Que voient-ils ? Par exemple, ils comptabilisent une vingtaine d’électeurs passant devant eux, venus assumer leur devoir de bon citoyen. Le soir venu, 80 bulletins sortent de l’urne. Les observateurs de Minsk relèvent ainsi près de 2000 bulletins falsifiés pour le premier jour, et seulement à Minsk. La triche ne se cache pas. Elle fait loi. Katia, désabusée, commente cette pratique d’un « c’est normal pour la Biélorussie. » Sans parler des dizaines d’observateurs momentanément arrêtés et détenus par la police sur ordre du président du bureau de vote.

La flagrante illégitimité du pouvoir

Mais les générations changent, celle d’Ivan et Katia est connectée au monde et l’emprisonnement, à un moment ou à un autre, de Sviatlana Tikhanouskaya, qui apparaît comme une évidence, ne sonnera pas la fin du mouvement. Selon Ivan, les Biélorusses sont prêts à poursuivre un mouvement sans chef. L’illégitimité du pouvoir est tellement flagrante que la figure incarnant l’opposition est secondaire. Selon Katia, l’élection doit être « le premier pas » d’un mouvement long. En mois, certainement, peut-être plus... Paradoxalement, il est très peu question de politique « politicienne » dans les discours et les conversations. Ivan le reconnaît sans hésiter, le peuple n’est pas éduqué à la politique, la droite ou la gauche, le nationalisme, le populisme, le libéralisme ou le communisme sont des concepts qui ne résistent pas au seul credo du moment : Loukachenko dehors. Le peuple est fatigué. Point final. Parait-il, certains Biélorusses éduqués, en place et modérés trouvent ces manifestants... naïfs. Courageux ne serait-il pas le mot juste ?

Néanmoins Ivan voit le futur proche sombre. Arrestations et assassinats sont les réactions classiques à Minsk pour remettre « de l’ordre » ! Toutefois, l’armée et la police ne sont pas à fourrer dans le même sac. Les militaires, mal payés, sont aussi désabusés que le peuple. Ils ne sont que des fils ou des frères comme les autres, venus des campagnes. La peur provient d’une partie de la police, qui, elle, est bien payée et tire profit du régime auquel elle reste fidèle. Ses membres répriment, arrêtent et « embastillent » sans état d’âme. Des méthodes expéditives qui, c’est compréhensible, limitent les actions de certains protestataires.
Ivan raconte l’histoire d’une jeune femme qui participait à une manifestation en klaxonnant depuis sa voiture. Inévitablement, la police a fait arrêter son « cirque » et lui a imposé une amende. Ce seul geste de la part de la police a causé à la jeune femme un tel traumatisme qu’Ivan est persuadé que, pour elle, la manifestation in situ est terminée. Tant d’images de violences policières tournent dans la tête des gens, chacun sait ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Franchir la ligne jaune doit être fait en pleine conscience.
Cet écart de conduite, Katia le fait avec une profonde réflexion et un courage qui sidère. Elle reconnaît qu’il y a quelques mois, elle voyait son avenir à l’étranger, dans un pays francophone... Mais la tournure des événements l’a convaincue de rester au pays et de se mettre en danger en s’exposant. Un risque qu’elle n’a pas mesuré immédiatement. Mais lorsque son candidat et le fils de celui-ci ont été arrêtés et emprisonnés, la vision de ses responsabilités a changé. Elle craint pour sa vie, le dit sans ambages. Ses réveils, tremblotante de peur, à certaines périodes montrent bien que la naïveté avait disparu ! Ce n’est qu’à l’arrivée au «  quartier général » et la complicité avec ses collègues qui parvenait à effacer le trouble.

Ivan a des contacts qui lui donnent rendez-vous sur les barricades dimanche ou lundi si besoin est ! Mais se retrouver à 50 sur une barricade n’aurait aucun sens. Pour avoir une chance de tenir le choc, il faut faire bloc. Le président Loukachenko l’a bien compris et de nombreuses rumeurs font état de « terroristes » russes qui viendraient provoquer des explosions de-ci de-là. Pour quoi ? Pour qui ? Qu’importe, effrayer le peuple est le meilleur moyen de le faire rester chez lui.

Reste maintenant LES questions ! La première : quand le pouvoir coupera-t-il Internet ? Dimanche, lundi ? Pour Katia et Ivan*, la coupure est écrite à l’avance. Comment gérer un mouvement populaire aujourd’hui sans réseau ? La seconde : Vladimir Poutine, étonnamment discret jusqu’ici, réagira-t-il ? Ou verra-t-il, grandeur nature, ce qui risque de lui arriver, un jour ou l’autre ? Katia, Ivan et leurs acolytes ont entamé une partie d’échecs. Qui mettra échec et mat le camp d’en face, la Reine ou le Fou ?


* Histoire de brouiller davantage les pistes, je remercie ici vivement une autre Katia francophone
* Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe
* 63 000 personnes à Minsk dimanche 2 août.
* Bien entendu les prénoms ont été changés


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