Reconquérir la fierté d’être un Africain

Reconquérir la fierté d’être un Africain

Le Musée des Civilisations Noires de Dakar
14 juin 2019 - par Arnaud Galy 
1) Hommage à Serigne Abdou Aziz Sy de Ndary Lo - 2) Le Baoulé, tissu de Côte d’Ivoire - © Palimpseste et photos : Arnaud Galy - Agora francophone
1) Hommage à Serigne Abdou Aziz Sy de Ndary Lo - 2) Le Baoulé, tissu de Côte d’Ivoire
© Palimpseste et photos : Arnaud Galy - Agora francophone

Le baobab en métal rouillé, planté par l’artiste haïtien Edouard Duval-Carrié est là, dressé. Sa cime s’envole vers le ciel et la lumière, ses racines plantées dans une terre riche de millions d’années d’histoire. Tumaï et Lucie l’observent avec bienveillance. Des dizaines de sacs d’écoliers sont posées en vrac sur ses racines. Étrangement, les palabres et les récits qu’un tel arbre suscite depuis des lustres se font entendre plus loin, plus haut, loin de sa ramure. Dans les étages, les couloirs et les salles environnantes où de jeunes médiateurs n’ont de cesse de conter l’Histoire du Continent africain, l’aventure de ses peuples, ses savants et ses femmes avant d’approfondir l’horizon au travers de collections d’art contemporain. L’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire*, avait dit un président français bien peu au fait de la marche des humains noirs, le Musée des Civilisations Noires de Dakar est un acte fort posé à destination d’une jeunesse sénégalaise ou africaine en quête de fierté et des passants étrangers dont il est parfois nécessaire de bousculer les certitudes et les préjugés.


Sous la haute bienveillance du baobab
© Arnaud Galy - Agora francophone

« Chez moi, il n’y a jamais d’emprisonnement dans une identité. L’identité est enracinement. Mais c’est aussi passage. Passage universel. »
Aimé Césaire

Affiche créée par Picasso pour le 1er Congrès des écrivains et artistes noirs

L’histoire dans l’Histoire
Le MCN n’est pas sorti de terre à la vitesse d’une graine amoureusement arrosée. Ses jardiniers ont dû patienter et s’obstiner. Remontons le temps. 1956 ! La fine fleur des artistes et écrivains noirs se réunit à la Sorbonne, au cœur du Paris des lettres. Ils se nomment L.S. Senghor (Sénégal), James Baldwin, Richard Wright, Joséphine Baker (États-Unis), F. Oyono (Cameroun), Bernard Dadié (Côte d’Ivoire), René Depestre (Haïti), J. Rabemananjara et F. Ranaivo (Madagascar), Aimé Césaire, Frantz Fanon, Édouard Glissant (Martinique - France), Amadou Hampâté Bâ (Mali) sans oublier Abdoulaye Wade (Sénégal) et bien d’autres... Ils participent au 1er Congrès des artistes et écrivains noirs.

L’initiateur Alioune Diop ouvre le congrès en déclarant que « ce jour sera marqué d’une pierre blanche. Si depuis la fin de la guerre, la rencontre de Bandung constitue pour les consciences non européennes, l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce premier Congrès mondial des Hommes de Cultures noirs, représentera le second événement de cette décennie ». S’il est bien un homme légitime pour s’aventurer en cette terre inconnue de l’émancipation artistique des Africains et de la diaspora européenne, nord-américaine ou caribéenne c’est bien lui. Fondateur de la revue « Présence africaine » en 1947, Alioune Diop n’a de cesse d’imaginer et de promouvoir une culture panafricaine, soutenu dès l’origine par des totems français tels que Camus, Gide, Sartre, Monod ou Leiris. Faisant suite à cet événement qui annonce les mouvements décolonisateurs, un premier Festival Mondial des Arts Nègres se tient à Dakar en 1966, un deuxième à Lagos en 1977 puis un troisième et dernier en 2010 à Dakar et Saint-Louis. L.S. Senghor définissait celui de 1966 comme moyen de : « ...parvenir à une meilleure compréhension internationale et interraciale, d’affirmer la contribution des artistes et écrivains noirs aux grands courants universels de pensée et de permettre aux artistes noirs de tous les horizons de confronter les résultats de leurs recherches ».



L’impulsion des présidents
Dans la foulée de cette première édition, L.S. Senghor impose l’ouverture du Musée dynamique qui réunit créateurs contemporains occidentaux et africains. Jusqu’à sa fermeture en 1988, Chagall, Soulages, Picasso ou Hundertwasser y côtoieront des artistes sénégalais comme Iba Ndiaye, Alpha Waly Diallo ou El Hadji Sy. Plus tard, en 1992, Abdou Diouf, donne vie à la Biennale de Dakar. La ville reprend peu à peu sa place de capitale de l’art africain, accueillant par là même de nombreux artistes en résidence. Puis Abdoulaye Wade, ancien participant au Congrès des artistes et écrivains noirs de 1966, devenu président du Sénégal, lance le titanesque projet des 7 merveilles dont le Palais de la Philharmonie, le Grand Théâtre National, le Monument de la Renaissance, l’École des Beaux-Arts et le Musée des Civilisations Noires. Ce dernier attendra la présidence de Macky Sall pour réellement sortir de terre...


La construction du MCN bat son plein - 2014
© Arnaud Galy - Agora francophone

“Penser et agir par nous-mêmes et pour nous-mêmes, en Nègres..., accéder à la modernité sans piétiner notre authenticité.”
L.S. Senghor

Le MCN ouvre ses portes...
… en décembre 2018.
Quelles ambitions ? Quelles missions ?

Arrêter de laisser penser que les sociétés sénégalaise et africaines ne sont qu’émigration, pauvreté, terrorisme, conflits ethniques et qu’elles ne vivent que sur les ruines de l’esclavage et du colonialisme. Si le MCN n’occulte pas ces réalités - comment y parvenir d’ailleurs ? - il s’attache davantage à réactiver les souhaits des sages anciens des années 50 et 60. À savoir, mettre en perspective l’histoire du continent en mettant en lumière ses apports à l’humanité : anthropologiques, artistiques et scientifiques. Voir les gamins « babas » devant les panneaux racontant Tumaï et Lucie, les ancêtres communs à tous les peuples terriens est une étape incontournable dans la reprise en main de leur fierté souvent évanouie. L’histoire s’égraine sous leurs yeux, par l’intermédiaire de portraits totémiques, de figures de proue intellectuelles, militantes, scientifiques du continent et de la diaspora. De Sankara à Mandela et de Rosa Parks à la reine Idia du Bénin... figures de résistance. À une place de choix, Cheikh Anta Diop, celui là même qui écrivait dans « Alerte sous les tropiques » paru à Présence Africaine : « Le Nègre ignore que ses ancêtres, qui se sont adaptés aux conditions matérielles de la vallée du Nil, sont les plus anciens guides de l’humanité dans la voie de la civilisation ; que ce sont eux qui ont crée les Arts, la religion (en particulier le monothéisme), la littérature, les premiers systèmes philosophiques, l’écriture, les sciences exactes (physique, mathématiques, mécanique, astronomie, calendrier...), la médecine, l’architecture, l’agriculture, etc. à une époque où le reste de la Terre (Asie, Europe : Grèce, Rome...) était plongé dans la barbarie ».


Les enfants devant la galerie de portraits de ceux qui ont fait l’Afrique
© Arnaud Galy - Agora francophone

Loin d’être sénégalocentré, en respect des rêves de Senghor ou Diop, le MCN est aussi loin d’être exclusivement porté sur la glorification du passé. Au fil des étages, l’art d’aujourd’hui prend toute sa place. Certes, les antiquités et les arts premiers donnent le ton dans les premières salles, mais la création contemporaine s’impose au travers d’expositions temporaires. Le comité scientifique et le directeur de MCN, Hamady Bocoum, ont su embarquer avec eux des institutions renommées telles que les Musées Nationaux d’Égypte, du Kenya, du Tchad autant que le Musée du Quai Branly à Paris ou des structures en Haïti, États-Unis ou Cuba. L’enrichissement, le récit et le dialogue des cultures noires ne connaissent pas de frontières. Une transversalité qui, croisons les doigts, permettra aussi de mieux éduquer la jeunesse africaine et d’éradiquer l’exclusion des Noirs en Mauritanie ou au Maghreb... travail de longue haleine que celui de favoriser l’acceptation de l’Autre.

« On m’a appris l’histoire à l’envers et j’ai dû découvrir moi-même que 
L’Afrique avait ses Spartacus de l’esclavage atlantique »
Abdoulaye Wade

Un travail qui ne sera couronné de succès qu’à la condition qu’il soit panafricain, voire mondial. Le processus en marche à Dakar se doit d’être relayé afin de germer du Maghreb au Grands Lacs, de la Corne au Golfe de Guinée, de la côte méditerranéenne au Cap de Bonne Espérance. Des relations et des perspectives de coopérations se font jour avec le Bénin, la Côte d’Ivoire ou l’Afrique du Sud. En parallèle, Marrakech et Lagos, Brazzaville et Kinshasa sont des vitrines chatoyantes pour les créateurs contemporains. Un travail en étroite collaboration entre ses pôles construirait des réseaux et encouragerait l’innovation. La volonté est indéniable. Le handicape qui freine le mouvement est le transport des œuvres dont le coût est prohibitif. Pourtant les zones francophone, anglophone et lusophone semblent accepter de jouer collectivement. Les batailles de chapelles linguistiques ont suffisamment apporté leur lot de dysfonctionnements stériles pour que la nouvelle vague de scientifiques et de dirigeant passe outre. Ici, à Dakar, un travail de fond est effectué avec l’Ambassade de France et les réseaux francophones, naturellement, mais le directeur de la Biennale de La Havane a mobilisé moult artistes cubains afin de monter des projets communs. Sortir du cadre linguistique classique conduit à des échanges nourris avec le Goethe Institut, le British Council et même... la coopération chinoise !


Redresseurs - The Merger
© Arnaud Galy - Agora francophone

Ce n’est un secret pour personne, le MCN est le fruit d’un financement et d’une coopération avec la puissante Chine. Quand on connaît le poids et l’antériorité de la coopération française au Sénégal, comment ne pas s’étonner que Pékin ait remporté la course ? Sans doute, car Paris n’a pas pris le départ. Le projet étant dans les tuyaux depuis des lustres, si la France avait voulu concourir et remporter l’appel d’offres, elle n’aurait eu aucun mal à conclure l’affaire. Résultat, la Chine a rempli le cahier des charges imposé par le Sénégal et ainsi planté un drapeau rouge étoilé sur le sol de ce pays comme d’autres plantèrent jadis un drapeau étoilé sur le sol lunaire. Si les Sénégalais ne semblent plus se poser la question du « pourquoi la Chine ? », il faudra sans doute quelques décennies pour les étrangers, qui plus est les Français, qui continuent à se triturer le cerveau afin d’obtenir une réponse satisfaisante !

« Si tu penses comme moi, tu es mon frère. Si tu ne penses pas comme moi, tu es deux fois mon frère, car tu m’ouvres un autre monde »
Amadou Hampâté Bâ

Parmi les demandes expressément formulées auprès de Pékin figurait celle d’une architecture que les Africains pouvaient aisément s’approprier. L’Institut de Conception et d’Architecture de Pékin s’est inspiré de deux éléments de l’architecture du continent africain afin de respecter l’engagement pris. Le premier vient du Zimbabwe, plus exactement de la ruine du « Grand Zimbabwe », un fort circulaire du 13e et 15e siècle. Le second élément est sénégalais. Il s’agit de la forme des cases de Casamance, sans toit ce qui forme un puits de lumière autorisant par là même la récupération de l’eau. C’est dans ce puis de lumière que le baobab du MCN s’épanouit... Les couleurs gris-beige et terracotta rappellent les couleurs du pays de la Terranga et les matériaux utilisés sont prétendument faciles à entretenir.

À l’assaut de la jeunesse !
Un visiteur fit sensation au point qu’il est devenu un symbole de la réussite, une preuve que le MCN est très vite entré dans le quotidien de bien des Dakarois : ce chauffeur de taxi qui, entendant une émission sur sa radio de bord, s’arrêta entre deux clients afin de venir jeter un œil – et faire des ego-portraits – avec le sabre de El Hadj Omar, le chef de guerre soufi qui combattit les Français lors de la conquête coloniale. Une photo, trois petits tours et puis s’en va... La petite population du Sénégal, 15 millions, fait que tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un dont l’aïeul a combattu les Français sous les ordres de El Hadj Omar. Le sabre est un point d’accroche sans équivalent.

À 500 FCFA le tarif d’entrée pour les scolaires et les étudiants, force est de constater que l’âge moyen du visiteur est jeune ! Selon les statistiques, le premier trimestre 2019 a vu défiler 22 000 visiteurs dont une immense majorité de gamins qui, parfois, reviennent un autre jour en compagnie de leurs parents. La semaine, les jeunes visiteurs sont dakarois ou de la proche banlieue et en fin de semaine, les provinciaux débarquent. Jusqu’à l’ouverture du MCN, les balades et visites culturelles en famille ou dans le cadre de sorties scolaires avaient lieu à l’île de Gorée ou au Monument de la Renaissance, mais depuis que le MCN a ouvert ses portes l’offre culturelle a sérieusement augmenté. Pour les professeurs de français ou d’histoire et géographie, la difficulté d’obtenir un budget est grande, mais le jeu en vaut la chandelle. La jeunesse du public est une récompense réjouissante pour le musée même si, parfois, les hordes d’adolescents arborant leur téléphones-appareils photo connectés à toutes les applis sociales du monde est un petit fléau, surtout pour les médiateurs qui ne parviennent pas à rivaliser ! Ego-portraits par-ci, photos de groupes par là, rien de tel pour casser la dynamique d’une visite. Frustrant parfois... mais qu’importe, se plier à son époque est inéluctable. Point positif, les campagnes de communication sont quotidiennes, gratuites et dynamiques. Trop dynamiques, parfois...


Le MCN au coeur de l’activité dakaroise
© Arnaud Galy - Agora francophone

Peu à peu, le MCN trouvera sa voie et sa légitimité. Il est un spectaculaire pavé dans la mare du dossier dit de la restitution des œuvres ! L’argument qui, malicieusement, affirme que l’Occident ne doit pas rendre les œuvres pillées et volées durant la période coloniale du fait de l’incapacité de l’Afrique à les accueillir dignement, tombe. Avec un tel outil d’éducation, d’émancipation et de mémoire vivante, les sociétés africaines sont gagnantes, même la restitution marque des points. Bénéfices maximaux à tous les étages !


* Nicolas Sarkozy à Dakar en 2009 : " le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire "


Remerciements à Fatimata Bintou Rassoul Sy pour avoir facilité ce reportage
© Arnaud Galy - Agora francophone


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