Repenser le service public de l’Art et de la Culture

Repenser le service public de l’Art et de la Culture

Le spectacle vivant - France
21 juin 2020 - par Jean-Claude Fall 
Compagnie Arsenic - Le faiseur de monstre - © Arnaud Galy
Compagnie Arsenic - Le faiseur de monstre
© Arnaud Galy
Au centre, Jean-Claude Fall répète Jours tranquilles à Jérusalem entouré de ses comédiens aux Zébrures d’autome à Limoges (France) en 2019
© Arnaud Galy - Agora francophone internationale

Ces semaines de crise aigüe de ce système capitaliste mondialisé, spéculatif et dérégulé, moribond et qui n’en finit pas de mourir, ont remis en valeur cette politique publique forte si particulière à l’État français. Voici que, tant décriée, elle reprend force et vigueur.

Trois secteurs de cette politique publique attaquée de toutes parts depuis plus de trente ans ont été particulièrement au cœur de ce revirement espéré, attendu et vital :
La santé, l’éducation et la culture.
Depuis plus de trente ans, nous assistons, désolés et impuissants, malgré des résistances désordonnées et désespérées, au délitement de ces fleurons de nos politiques publiques.
Tout comme la santé et l’éducation, l’art et la culture ont fait l’objet de tous les abandons et de toutes les convoitises.
Nous avons vu à l’œuvre une privatisation souterraine, rampante et tue, une reddition au « marché » de ce secteur fragile (de tout temps) du fait de sa totale dépendance financière et de sa totale et indispensable liberté. Posture paradoxale s’il en est.
Au fil des jours de confinement, tout le monde s’est accordé à dire son importance vitale sur les plans de l’enrichissement personnel, de l’indispensable regard poétique sur le monde, et également sur le plan de l’attractivité de notre pays et des retombées économiques qu’il génère.
Le Président de la République nous a proposé de penser à une relance possible et nécessaire du service public de l’Art et de la Culture.

A droite Jean-Claude Fall en vive conversation avec Mohamed Kacimi à la fin d’une représentation de "Jours tranquilles à Jérusalem" aux Zébrures d’automne à Limoges (France) en 2019
© Arnaud Galy - Agora francophone internationale

Quelles pistes suivre pour relancer enfin et réellement le service public de l’art et de la culture de notre pays ?

Une grande réflexion sur la décentralisation, les financements publics croisés, le périmètre d’intervention de la politique publique, les politiques nouvelles et leur financement, les dispositifs, les cahiers des charges, la place de la création, les contrats d’objectifs et de moyens, les labels et leurs institutions devrait avoir lieu d’urgence avec l’ensemble des organisations représentatives. Ceci afin de mettre en place une relance budgétaire extrêmement puissante ainsi redéfinie.

Ce petit texte ne prétend pas aborder l’ensemble de ces problèmes. Voici donc quelques réflexions (qui n’évitent pas les polémiques, bien au contraire) sur un des secteurs les plus fragilisés de ce service public : le spectacle vivant.

Rendre aux artistes et à la création leur place au cœur du dispositif
Le débat a toujours été continu et conflictuel entre deux « principes » : confier la responsabilité et la direction des institutions aux artistes eux-mêmes ou déléguer responsabilité et direction à des personnalités « éclairées », à des « décideurs ». Après l’abandon des troupes permanentes (théâtre et danse) dans les institutions et la mise en place de l’intermittence comme norme et après quelques décennies d’équilibre, la balance avait, dans les années 70, penché du côté de directions non artistiques. L’échec fut patent. Cet échec fut consacré par l’invention de la terminologie « les théâtres garages ».
L’arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture avait infléchi la « doctrine » en faveur de directions par des artistes. Avec, sans surprise, des résultats très probants. En effet de tout temps les artistes ont été, sont et seront les plus inventifs, les plus aventureux, les plus téméraires (parfois à leurs dépens), les plus généreux, les plus accueillants des directeurs d’institutions. On peut encore et toujours citer les exemples frappants, car très médiatisés, du fait de la personnalité de ces artistes, de tel ou tel échec, les faits pourtant attestent cette réalité.
Il y a trente ans un nouvel infléchissement s’est insidieusement opéré quant à la place des artistes dans le dispositif d’aide au spectacle vivant. La doctrine qui était alors de confier prioritairement à des artistes la responsabilité et la direction des institutions s’est peu à peu inversée. Le discours aujourd’hui dominant consiste en un paradoxe pervers : il faut « rendre aux artistes leur liberté » en les délivrant de cette charge inutile et dévorante de la direction d’institutions (admirons au passage l’antiphrase devenue classique de notre époque où on dira par exemple « plan de sauvetage de l’emploi » pour « plan de licenciement »).
Avec une certaine naïveté et trop de bienveillance, les artistes ont essayé de résister à la vague qui les a emportés. Les artistes sont peu à peu devenus des parias dans leurs propres maisons. Dépendance financière absolue, confiscation des choix de création, pas de parcours professionnels de long ou même de moyen terme (le temps long si nécessaire à la créativité), pas de possibilité de vie longue des spectacles créés. Ce manque de reconnaissance et de pouvoir sur leur parcours artistique et professionnel a conduit à un nivellement par le bas de la création même et une croissance exponentielle de spectacles fantomatiques et éphémères. La situation est devenue invivable et ingérable, elle remet en cause le système même sur lequel l’ensemble repose, l’intermittence.

Au point que l’on pourrait sans peine imaginer une situation (que l’on connait dans de très nombreux secteurs dont la recherche scientifique et médicale) où, après que l’on ait supprimé le principe de la permanence artistique (trop chère), l’intermittence elle-même soit supprimée (trop chère), les créateurs et créatrices français-es écarté-e-s (trop cher-e-s et pas assez contrôlables), nous pourrions avoir des scènes accueillant des spectacles créés dans d’autres pays où la création serait moins onéreuse et les représentations à moindre prix. Nous sommes typiquement dans la logique ultralibérale, consumériste, dérégulée et mondialisée qui vient de nous conduire (sur le plan de la santé cette fois) dans le mur.
L’urgence : redonner aux artistes les clés des maisons. Retrouver un marché intérieur cohérent et ouvert, retrouver la part d’autosuffisance nécessaire, relocaliser (mais oui !).
Imaginons un monde où il y aurait autant d’artistes en emplois permanents (ou en équivalents temps plein) que de personnel permanent et intermittent administratif et technique. Imaginons un monde où les spectacles seraient joués cent fois (et non pas 3 à 7 fois en moyenne). Imaginons un monde où les artistes seraient les seuls maitres de la décision de créer ceci ou cela plutôt que d’essayer de répondre à des appels d’offres, d’entrer dans des moules ou des cadres administratifs ou de bienséance prédéterminés et contraignants.

Imaginons un monde où la règle serait l’emploi permanent et l’intermittence l’exception.
Imaginons un monde où les artistes seraient chez eux dans les maisons faites par et pour eux.

Remettre de l’ordre dans le cahier des charges des institutions
Dans la jungle des labels, des manques de financement généralisés, des obligations de résultat venues de toutes parts, des contraintes et admonestations administratives que subissent tous les acteurs du spectacle vivant, les relations entre les équipes de création et les institutions se sont tendues à un point extrême. La règle en vigueur de plus en plus souvent dans le rapport des institutions aux artistes ou aux équipes artistiques est la « forfaitisation » (où le terme forfait doit être compris dans les deux sens du terme) : voici une somme et en contrepartie de cette somme nous demandons… (en général suit une liste impressionnante d’exigences diverses et variées, parfois même fantasques, et bien sûr non chiffrées). Au-delà de la très nécessaire et très importante remise à niveau du financement des institutions, permettant de mettre fin à ces pratiques abusives nées des contraintes budgétaires, plusieurs choses apparaissent nécessaires :

Redéfinir et simplifier les labels :
Derrière l’empilement des labels de toutes sortes se cache la réalité du sous-financement chronique et patent des « opérations nouvelles » du ministère. Opérations sous-financées certes, mais qui plus est financées, à moins que minima, par des ponctions permanentes sur les institutions existantes. La catastrophe prévisible pour les équipes artistiques est évidemment en cours à tous les niveaux.
Une des autres conséquences de ces labellisations inconséquentes est que dans certaines villes telle ou telle discipline est « sacrifiée » sur l’autel de la spécialisation labellisée. Ici nous ne faisons pas de Danse, nous sommes labellisés « Marionnette ». Pour la Danse il faut aller là ou encore là, mais pas ici. Kafkaïen on vous dit !
Il faut des Centres Nationaux (consacrés à telle ou telle discipline) dans les grandes villes du pays, adossés à une Scène Nationale d’une part.
Des Scènes Nationales pluridisciplinaires aux cahiers des charges précis et contraignants et aux financements allant de pair, avec des contrats d’objectifs et de moyens d’autre part.
N’oublions pas que l’absence de cahier des charges justifie toujours l’absence de financement.
Il nous faut aussi les lieux « autres », « alternatifs » sans que cela veuille dire des lieux hors la loi ou des lieux d’organisation de la précarité.
Tout cela passe bien sûr par un retour urgent et nécessaire sur la question, inévitable et détestée des pouvoirs publics ultralibéraux, de l’« aménagement du territoire ». Les « Partenariats Public-Privé », sorte de solution miracle inventée il y a peu, doit être bannie, car ruineuse, inconséquente et incohérente.


Rééquilibrer - Dans une rue de Périgueux (France) un soir d’été
© Arnaud Galy - Agora francophone internationale

Rééquilibrer les différentes disciplines :
Au fil des politiques nouvelles toutes réalisées à financement constant (c’est-à-dire sans financement) s’est créé un déséquilibrage, extrêmement préjudiciable à tous, des différentes disciplines. Théâtre, Danse, Musiques, Cirque, Arts de la rue, Arts mêlés, Marionnette se disputent dans une guéguerre mortifère les miettes du financement des politiques publiques. Dans ce marasme, les Scènes pluridisciplinaires font des choix de vie ou de mort en fonction de leur « goût » pour tel ou tel art, pour tel ou tel genre, ou plutôt du goût qu’ils supposent être celui de « leur » public ou pire du « goût » que l’on (état, collectivités) suggère qu’ils devraient avoir.
Il s’agirait pour ces Scènes de respecter de façon équilibrée le paysage que les artistes, dans le cadre de la politique globale du service public, dessinent.

Rééquilibrer national et international :
Là encore, au fil du temps, et d’une économie libérale privatisant et délocalisant tout ce qui ne participe pas directement à l’extrême enrichissement des mêmes et au moyen d’une dérégulation souhaitée par ceux-ci, les programmations des institutions de notre pays se sont extraordinairement internationalisées. Ce qui pourrait être un enrichissement collectif intellectuel, poétique et sensible est devenu une catastrophe, pour l’unique raison qu’il n’y a pas ou très peu de réciprocité au plan international. Les quelques tournées internationales « de prestige » ne peuvent pas cacher l’absence de politique de service public de l’art et de la Culture dans la plupart des pays occidentaux et au-delà. Et quand bien même il y en a, ces politiques sont cadenassées dans des institutions nationales fonctionnant en circuit fermé. « Nous ne pouvons pas accueillir toute la création du monde » sans que ce soit au détriment des équipes artistiques de notre pays, confinées dans notre exigu hexagone.
Enfin l’abandon progressif et programmé des politiques (et des budgets) de soutien par les Instituts Français à l’étranger des tournées internationales participe du même problème. La France abandonne, dans une coupable inconscience et avec une coupable légèreté, la francophonie et la présence de la création de notre pays au plan international. Tout cela est à revoir.

Rééquilibrer national et local :
Quelle place doit occuper la création des équipes artistiques locales dans les institutions implantées en région. Cette question ne peut pas être laissée à l’appréciation de tel ou telle. Là encore un cahier des charges précis et contraignant doit être mis en place de façon à ce que l’une des missions essentielles des institutions en région soit accomplie, à savoir l’animation de la vie artistique et de la création dans leur zone d’implantation. Il est inconcevable, à nos yeux, que telle ou telle direction s’émancipe de cette obligation du point de vue éthique comme du point de vue politique.
Certes il n’y a pas de périphérie sans un centre fort, mais il n’y a pas non plus de centre fort sans périphérie.


Le metteur en scène franco-suisse Jérôme Richer en répétition avec ses comédiens pour la pièce écrite par le Québécois Martin Bellemare aux Zébrures d’automne à Limoges (France) en 2019
© Arnaud Galy - Agora francophone internationale

Remettre de l’ordre dans les dispositifs d’aides aux compagnies :
Les changements de directions, de stratégies, les règles nouvelles, sorties de cerveaux formatés par des écoles hors sol, mises en place en totale contradiction avec la réalité des pratiques, le manque de concertation, le manque de connaissance réelle du secteur et de la façon d’être des artistes et des équipes artistiques, le manque de considération du nécessaire « temps long » pour la création et pour les créateurs, tout cela a conduit à un univers lui aussi kafkaïen. Conventionnement, aide à la structuration, aides à la création, aides au projet, aides européennes, aides à la résidence… cette multiplication des dispositifs, des types d’aides, des empêchements, des obligations le tout accompagné de tracasseries et de contrôles administratifs souvent irréels, irréalistes ou même surréalistes, d’une diminution budgétaire constante et d’un périmètre en perpétuel accroissement ont conduit à la paupérisation et à la précarisation que la crise d’aujourd’hui a révélée dramatiquement. Il s’agit donc de remettre à flot l’ensemble des compagnies toutes disciplines confondues.
Cela passera évidemment par un véritable et puissant effort budgétaire. Nous parlons là d’un budget multiplié au moins par trois, voire plus.

Quelques éléments de réflexion :

Mise en place de commissions spécifiques (avec budgets spécifiques, bien sûr) pour le Théâtre, la Danse, les Musiques actuelles, le Cirque, les Arts de la rue, les Arts mêlés, la Marionnette. Il n’est pas acceptable que les parents qui sont le moins pauvres se voient ponctionner de façon constante par les pratiques nouvellement aidées (à juste titre), mais sans financement nouveau. De plus, il est juste impossible que lesdites commissions soient à ce point multi fonction, multi expertise (voir le taux d’abstentions par dossier).
Il faudrait également réfléchir à des alternatives possibles à ces commissions dont le fonctionnement laisse souvent les artistes dubitatifs. Doute mêlé d’anxiété, de colère, d’incompréhension, d’un sentiment d’humiliation permanent insupportable. Nous savons et acceptons évidemment que notre travail soit soumis au jugement des publics, de la presse, de nos pairs. Pourquoi cette instance de plus, dénuée de légitimité et soumise à toutes les pressions. Comment inventer un système plus équitable et moins soumis aux humeurs, aux sympathies, aux antipathies, aux relations personnelles. Une phrase me revient qui dit tout de cette période terrible. Un des réseaux sociaux les plus présents, les plus suivis, les plus actifs, a pour slogan : « l’important n’est pas ce que vous faites, mais qui vous connaissez » !
Le cynisme à l’état pur et revendiqué comme tel.

Mise en place de différents niveaux et types d’aides :
Mise en place d’une aide à la structure
Comme c’est déjà le cas pour la danse, une aide de long terme à la structure, permettant de la permanence artistique et administrative est nécessaire. C’est elle qui permettra le temps long évoqué plus haut. Elle doit permettre l’engagement d’au moins deux personnes.
Mise en place d’une aide à la permanence artistique
Il s’agit là d’une aide, destinée aux compagnies qui le souhaitent ou dont l’activité le nécessite, leur permettant le développement d’une troupe (même de quelques personnes dans un premier temps).
Le montant et la fréquence des aides doivent être revues
Tout principe d’alternance (l’horrible turn-over) ou de limitation, administrative et automatique dans le temps, des aides doit être banni. Là encore, le principe du temps long doit absolument être compris et admis.
Les conventionnements doivent aller de pair avec un projet et les moyens de ce projet
Les conventionnements doivent se négocier entre l’État, la Région, le Département, la Métropole et/ou la Ville d’implantation pour qu’en aucun cas le financement global soit en dessous de 150 000 €, somme qui doit être considérée comme la limite inférieure de ce type d’aide.
Chacun des différents dispositifs doit permettre aux compagnies aidées de créer leurs spectacles en toute indépendance (n’oublions pas que les compagnies s’appellent compagnies « indépendantes ») sans devoir s’appuyer nécessairement sur une ou plusieurs coproductions, sur un ou plusieurs préachats. Le projet artistique doit être le premier et l’unique critère.

Ces propositions se voudraient une base de discussion (à compléter, amender, peaufiner) que nous devrions mener de toute urgence avec les différents acteurs du dispositif du service public de l’Art et de la Culture. Dans quelques semaines, quelques jours, nous pourrions retrouver les habitudes, les acceptations, les renoncements, les lâchetés aussi, les compromis, les compromissions qui nous ont conduits à l’impasse que nous connaissons.

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