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Téléporter Molière au cœur des travers et des intégrismes d’aujourd’hui ! Acte II

Téléporter Molière au cœur des travers et des intégrismes d’aujourd’hui ! Acte II

7 mars 2019 - par Arnaud Galy 
 - © Arnaud Galy - Agora francophone
© Arnaud Galy - Agora francophone

Molière en son temps n’avait pas son pareil pour piquer les fesses des malotrus, épaissir les traits des tordus et embarquer son public dans un tourbillon tantôt farce tantôt comedia dell arte. Comment réécrire sans tomber à plat ni se gargariser de vaine prétention ? En se décalant du maître, en le respectant sans l’aduler, en s’inspirant sans copier. Tentative d’explication avec trois auteures qui hantent les couloirs du château de Brunów.

Emmelyne Octavie

Emmelyne Octavie, est arrivée à Brunow en ligne directe de sa Guyane. Représentante de la francophonie sud-américaine, administrativement française, Emmelyne concourt à décentrer la gravité de la langue française vers des horizons porteurs d’imaginaires méconnus de la plupart des futurs lecteurs. Poète solitaire, à l’origine de spectacles où ses textes se mêlent à la guitare d’un compagnon de route, Emmelyne a toujours été attirée par le théâtre et les mots. Petite fille elle participait activement aux ateliers théâtre de son école jusqu’à ce que ses études ne l’éloignent pour un temps des planches. Son master de théâtre en poche (Sorbonne. Paris) elle rentre en Guyane et retrouve avec délice le goût de l’écriture. Emmelyne n’est pas une habituée des résidences collectives. 10 sur 10 est « waouh » selon ses dires ! Se retrouver entourée d’autant d’auteurs, d’univers et de manière d’être aussi différentes est une drôle de tranche de vie. Même sans le prisme Molière elle aurait été candidate à cette expérience. Ici, dans l’écrin du château elle s’est attelée à recontextualiser l’École des femmes en jouant de l’allégorie de l’oiseau en cage. Allusion à ces parents qui, dans des villages isolés, « monnayent » leur fille qui une fois mariée devient un objet de reconnaissance sociale, assise sur un banc devant la porte de la maison. L’oiseau, lui, est en cage et chante, les barreaux qui enferment la jeune fille sont virtuels, mais n’en sont pas moins injustes et oppressants. Pour dénoncer ou simplement exposer cette injustice, Emmelyne alterne une écriture simple directement accessible par les jeunes et des alexandrins à l’approche moins aisée, à moins que le jeune public ne les assimile à un rap d’autrefois ! La rencontre avec les professeurs tchèques l’a, un temps déstabilisé tant elle les a trouvé conservateurs et soucieux de "retrouver" Molière. Pour autant, Emmelyne ne se résout pas à coller à la pièce originelle de manière trop respectueuse. La jeune femme ne désire pas choquer, naturellement, seulement rester fidèle à sa pensée. Elle égrainera des points de repère moliéresques, mais sans plus. Emmelyne goûte assez peu les cages...

Lucie Depauw n’écrit pas seulement pour le théâtre, aussi pour la télévision. Pour la résidence, elle s’est aventurée sur une terra incognita. La pièce Georges Dandin ou le mari confondu n’est pas dans le Top 10 des incontournables. Oubliée des programmes scolaires, elle se fait discrète. Pourtant son thème est un classique de nos sociétés : le mari cocu ! Mais peut-on plaindre le bougre ? Dandin a acheté une femme comme on achèterait une vache, juste pour accéder à un statut. Sa femme, consciente de n’être qu’un objet de vitrine – ne retrouve-t-on pas le sujet présenté par Emmeline ? - n’hésite pas à le cocufier, vengeance naturelle, non ? Lucie monte ses 10 pages en y incrustant des passages de la pièce référence qui, incroyablement modernes, ne déparent pas de sa propre écriture. Stupéfiant. Au fil des 10 pages, les saillies sont nombreuses envers le monde du cinéma, qu’elle connait bien et qui lui sert de décor : harcèlement, pouvoir des hommes sur les femmes, vulgarité des comportements, tout y passe. Tantôt en vers, tantôt en phrases-choc, Lucie aime à employer des mots désuets. Les marauds et les coquins ne sont point en reste. Qui plaindra Dandin ?


Lucie Depauw

Marie Fourquet est intarissable. Femme de radio, elle est dotée d’une surprenante aisance d’expression orale. Sa présence à Brunow est une demi-surprise puisqu’elle n’a jamais écrit pour le jeune public. « Pire » certaines de ses chroniques pour la Radio suisse ne sont pas à mettre entre toutes les oreilles de moins de 16 ans. Quoi que... enfin, là n’est pas le sujet. Tartuffe son « outil de travail » est un être sombre et puissamment religieux. Transposé en 2019, les convictions tartuffiennes le conduiraient, sans doute aucun, à être contre le mariage dit pour tous. Son homophobie serait une évidence. Marie ne peut cacher que cette question fait écho à un souvenir purement familial. Épidermique même. Son « petit frère » n’ayant effectué son « coming out » qu’à l’âge de 38 ans alors qu’elle reconnaît que sa famille n’est aucun cas hostile à l’homosexualité. Partant de ce fait perturbant et interrogateur, Marie construit sa réécriture sans ménager les Tartuffes d’aujourd’hui. En ligne de mire, le risque de suicide qui est bien souvent la réponse trouvée par les homosexuels en échec dans dans leur vie familiale, sociale et amoureuse. Cette pièce réactualisée serait un pertinent support d’accompagnement aux campagnes de sensibilisation à l’homophobie ou au suicide dans les collèges et les lycées, au lieu d’être l’objet de pitoyables polémiques du genre... ho mon Dieu, on ne peut, on ne doit parler de Ça aux enfants ! C’est vrai, on ne parle ici que de mal-être et de pulsion de mort. Une paille ! Alors, oui, Marie ironise, pique, débite des gros mots, dramatise... mais ça le vaut bien, non ?


Marie Fourquet

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