Texte En Cours … c’est déjà demain

Texte En Cours … c’est déjà demain

Montpellier. Bientôt une décennie que le théâtre de demain se fabrique là. Texte En Cours, un festival singulier qui invite de jeunes auteurs à « défendre » des textes inaboutis. Des comédiens lecteurs confirmés et toute une équipe d’amoureux des mots et du théâtre se mettent à leur service pour que vivent les plumes à venir.

23 novembre 2021 - par Arnaud Galy 

Texte En Cours, TEC pour les intimes, c’est le festival de demain. Des auteurs en devenir y présentent des textes non aboutis. Dit comme cela, les grincheux et les revenus de tout penseront qu’ils tendront l’oreille quand tous les progrès seront faits, comme disait le philosophe Coluche parlant d’une célèbre chanteuse de variété yéyé. Ils se trompent. Rien ne dit qu’une autrice, qui n’a pas déjà publié une quinzaine de pièces et qui cherche à confronter son texte en cours à un public et à des professionnels avant de l’accoucher, n’a pas un parcours de vie singulier, une formation émancipatrice, une liberté de penser généreuse et une écriture joueuse ? Balade au cœur de la 9e édition qui vient de se refermer.

Commençons par la fin : par la mine réjouie du trio aux manettes du festival. Gabrielle Baille, Lionel Navarro et Sylvère Santin. Réjouie ? Soulagée aussi. Après une année 2020 baroque et une édition uniquement en ligne afin de contribuer au coup de machette, qu’il fallut donner à cette époque, à un certain virus hautement pénible, 2021 a remis les pendules à l’heure. Le public s’est à nouveau présenté dans les deux lieux retenus, la Brasserie le Dôme qui permet une ouverture vers un public éclectique et le Théâtre du Hangar. La première journée ne fut pas fréquentée à hauteur des espérances, pluie oblige. Les Montpelliérains sont taquins et surtout ils n’aiment pas la pluie. Réjouie aussi, car le partenariat avec le lycée Joffre est une réussite. Des élèves participatifs et un enseignant, Jean-Baptiste Navlet, qui envoie un SMS disant « la discussion doit continuer... » en sont les preuves. Reste à mettre en place des ateliers à l’année et à faire vivre les textes tout au long du temps scolaire. Enfin, réjouie par la qualité des lectures et les réactions du public, juge de paix s’il en fallait un. Le trio est regonflé et déjà projeté vers 2022. Un regret. Il en faut bien un... dommage que les propositions de textes viennent surtout de France et pas trop de la francophonie. Voilà le point à bosser pour la prochaine édition. Il faut satisfaire la soif d’autres horizons dramaturgiques éprouvée par les publics.

La lecture, un art méconnu
Laissons un instant de côté le public des habitués et tournons-nous vers les nouveaux venus. Ceux qui découvrent la lecture. Ceux qui réalisent que l’on peut se projeter dans un récit même s’il n’y a pas de mise en scène. Ils sont épatés d’être pris aux tripes par des textes écrits par de jeunes plumes sans références wikipédiestres, « juste lus » sans artifices. Sans doute est-ce dû à deux raisons majeures. La « petit a », n’en déplaise à la modestie des organisateurs et du comité de lecture est que ces derniers ont bien fait le boulot de sélection. Indispensable. La « petit b » est qu’une lecture ne signifie pas qu’il n’y a pas de travail artistique ! La lecture n’est pas brute, elle facilite l’incarnation du texte. Voilà la partie de Sylvère Santin. À lui d’échanger avec les auteurs, de les écouter finement puis de trancher. De couper. Choisir pour que les 60 ou 90 minutes du texte initial bien qu’en cours passe à 30 ou 40 min. À lui de bousculer la distribution afin de faire lire par 4 lecteurs ou lectrices les tirades d’une dizaine de personnages. Le travail effectué par Sylvère n’est pas neutre pour l’autrice, il conduit à se remettre en question, à douter, pourquoi pas à réécrire, à épurer... Surtout, quand le public réagit « positivement », la lecture donne sa légitimité au texte. Enfin « il » existe, même si c’est une version allégée, écourtée et sans mise en scène, sans l’énergie offerte par la scène. Par sa présence et ses réactions, le public donne, sans s’en apercevoir, toute sa noblesse au texte inachevé. Les discussions au coin de la rue pour les « pauses clopes » font de même.
Grâce à tous ces ingrédients, rigoureux ou aléatoires, mijotent et maturent les textes de demain. Le public répond présent, il le prouve contre vents et marées virales. Aux metteurs en scène maintenant de franchir le pas, de jouer aux curieux, de découvrir avant les autres... des chrysalides bientôt papillons !

TEC, les comédiens - lectrices à l’honneur !

Qui ? Pour demain...

Crop top versus intimité
Laversion de Malou Rivaollan

Souvent les adultes, que l’on qualifie de mûrs s’ils ne sont pas encore tout à fait seniors, tombent de leur fauteuil devant certaines attitudes adolescentes. C’est normal disent les jeunistes invétérés puisqu’ils sont vieux... Soit, c’est normal. Mais lorsque une « pas encore trentenaire » vit les mêmes étonnements, en côtoyant des collégiens, il y a lieu de s’interroger dare-dare. Cette « pas encore trentenaire » s’appelle Malou Rivaollan, de cet étonnement suivi d’interrogations elle en à couché sur le papier un texte... en cours...

J’anime des ateliers d’écriture en milieu scolaire et là j’ai pris conscience de mon âge (sourire), 30 ans ! Je ne suis plus une adolescente, c’est certain. Pantalons taille haute et crop top accompagnés de postures exubérantes où le corps et la vitalité sexuelle sont plus qu’ambigus sont les normes de l’époque... en cours. Je me demande comment les surveillants de 20 ans vivent ça ! Pourtant elles sont toutes vierges et n’ont jamais embrassé... Sans parler du téléphone dont elles ne peuvent absolument pas se défaire, le lâcher est un tour de force, l’egoportrait comme disent les Québécois a balayé les mots intimité, vie privée, seule compte la séduction. Quand des gamines de onze ans portent des sous-vêtements rembourrés on voit bien qu’il n’y a plus de place pour les timides, les secrètes et les discrètes. Quant aux rondes...
Patriarcat qui n’en finit pas de finir, réseaux sociaux et pornographie à gogo sont des réponses au pourquoi, il existe certainement d’autres réponses... les sociologues ont du pain sur la planche.

Malou Rivaollan porte ce projet d’écriture depuis 4 ans, 5 peut-être. Il mijotait. Jusqu’au jour où une soirée passée avec une copine et son mec a tout enclenché. Malou a pondu le texte d’un jet. Ce n’est pas du théâtre documentaire, plutôt le traitement d’un fait divers de manière artistique. Kafka ? Je voulais écrire sans penser à la mise en scène, mais quand le texte a été choisi pour Texte En Cours, je me suis décidé à le monter, j’y réfléchis sérieusement. L’expérience TEC sera assurément profitable. Pour adapter le texte à la lecture qui sera proposée, Malou s’est entretenue avec Sylvère Santin qui souhaitait modifier séquençage et chronologie, faire passer de 12 à 4 le nombre d’acteurs. Elle a hâte de voir ça ! Et, dans le même temps, un peu d’appréhension. Entendre son texte, sur scène, pour de vrai... et si ça ne collait pas ? Pire : si je n’avais plus envie de le défendre ? Sa grande crainte est que le texte soit dénaturé. Son écriture est très contemporaine, pas épique, tout réside dans la rythmique. Si ça loupe, Malou a peur de la comparaison avec Plus belle la vie. Sapristi, par tous les crop top du monde, cela est impossible !

Rater sa vie avec les vivants, la rater aussi avec les morts
Papa congèle de Victor Inisan

À l’opposé de Malou Rivaollan, Victor Inisan assure qu’il ne craquera pas et ne se lancera pas dans la mise en scène de son texte. Pourtant ce dernier est si « perché » qu’il est possiblement mettable en scène de 1000 manières différentes. Est-il purement dramatique, tragique ? Ou est-il tellement tragique qu’il en est grand-guignolesque ? Rembobinons... Un couple, deux filles. La famille idéale, il ne manque que le chien. Ils construisent une maison, leur maison, futur havre de bonheur. Mais voilà, la maman reçoit une poutre sur la tête et meurt. Accident ? Dans la foulée, le dévoué Papa néglige tellement ses gamines qu’elles dépérissent et meurent. Diantre. Le papa, dans toute sa folie naissante, découpe les têtes des membres de la famille idéale, les congèle et, résumons, re-joue avec les têtes les scènes du bonheur perdu et d’un foyer fantasmé. Voilà qui correspond bien au postulat défendu par Victor Inisan : l’auteur projette un faisceau d’ombre sur la société, sa proximité avec le sombre est importante.

Daniel, le papa, est un type conservateur au langage châtié. Il idéalise le foyer, jusqu’à la folie ! L’idéal met des œillères. Égoïste autocentré ? Sa quête d’idéal le mène à la dégénérescence, il est aveugle au bonheur de ses enfants et de sa femme. Il n’écoute que son propre projet de vie. L’accident et sa suite sordide ne le font pas bouger d’un centimètre. Il rejoue les mêmes erreurs, il échoue autant avec les vivants qu’avec les morts. Victor Inisan ne pense pas au plateau quand il écrit et comme il se refuse à monter lui même, un metteur en scène va devoir se coltiner toute l’outrance, l’ambiguïté et le gore qui tachent chaque page ! À la limite de la provoc, le jeune auteur souhaite être trahi par la mise en scène, satisfait qu’elle lui échappe. Bonne chance à celui ou celle qui va s’y coller !

Pourtant Victor Inisan n’est pas innocent, côté plateau. Son dada est la lumière. L’énoncé de la thèse qu’il a écrite sur la question est bien complexe pour un esprit peu avisé en la matière, mais elle prouve son expertise : L’Adieu au soleil. Imaginaires de la luminescence dans le spectacle contemporain. Son grand regret est que depuis la nuit des temps la lumière ne soit considérée que comme un paramètre d’ambiance et non comme un outil de création du spectacle au même titre que la page blanche, le plateau et la mise en scène. On peut écrire la lumière comme on écrit le texte. Voilà qui met une pression de folie sur le futur metteur en scène... ou metteuse !

Refusant d’écrire en inclusive mais ne voulant vexer personne, l’auteur de cet article dissémine féminin et masculin, et inversement !