UKRAINE - De 1776 à mars 2022, l’histoire de la presse en français

UKRAINE - De 1776 à mars 2022, l’histoire de la presse en français

La presse périodique ukrainienne est née en 1776 à Lviv. « La Gazette de Léopol », créée par le chevalier Ossoudi pour couvrir la vie politique et sociale en Europe, a été aussi le premier journal en français publié en Ukraine. Mais en l’espace d’à peu prêt un an, l’imprimerie de Piller, l’une des fameuses compagnies austro-hongroises, a cessé de fonctionner. L’historien Serhiy Blavatskyy raconte que Lviv et Odessa ont été considérées comme des centres de la presse francophone en Ukraine.

12 mars 2022 - par Olesia Tytarenko 
La Gazette de Léopol - © wikimedia commons
La Gazette de Léopol - © wikimedia commons

Après que la Russie ait envahi l’Ukraine et mis en péril l’existence de toute la nation, la presse ukrainienne s’est délocalisée, la plupart des rédactions ont déménagé à Lviv, leur berceau historique. Mais après le début de la guerre ainsi qu’avant quasiment aucun média ukrainien ne diffusait ou ne publiait en français. Pour des raisons géopolitiques ?

Tetyana Ogarkova
© Page FB de Tetyana Ogarkova

«  Tout ce qui se passe ce dernier mois, c’est la folie. En 2014, après la tragédie du MH17, notre organisation est devenue le centre officiel d’information sur la catastrophe. Je me souviens que nous travaillions jour et nuit, sans cesse. Si la guerre totale se déclenche en Ukraine, on devra sûrement mobiliser des ressources additionnelles », racontait Tetyana Ogarkova, la responsable de l’unité internationale du centre de presse de l’Ukraine Crisis Media Center, une semaine avant l’invasion russe. En nous rencontrant au siège de l’organisation, l’ancien musée de Lénine à Kyiv, connu aujourd’hui comme la Maison ukrainienne, lors de notre conversation, nous avons consacré très peu de temps à la Russie et à la guerre et avons beaucoup parlé de la francophonie et de l’image de l’Ukraine en France. https://uacrisis.org/fr, où Tetyana continue de travailler aujourd’hui, a été fondé en mars 2014 afin d’informer le public et la presse étrangère sur la situation en Ukraine.


l’Ukraine Crisis Media Center

« Le 5 mars est le jour de notre anniversaire. Pendant 48 heures, les spécialistes des domaines différents, principalement de la communication, se sont réunis pour créer le hub. C’était au centre de presse de l’hôtel Ukraine, où la plupart des journalistes résidaient. Je vous rappelle aussi qu’à ce moment le pays était sans gouvernement et président et la situation en Crimée a commencé à s’aggraver », ajoute-t-elle. En 2022, le contexte est semblable à celui d’après Maidan, mais cette fois l’UCMC en tant que centre international de communication stratégique se bat pour le pays et son existence, bien que la coopération avec la presse étrangère et création de l’image du pays fasse partie de son travail.

Serhiy Blavatskyy - chercheur au sein de L’Académie Nationale des Sciences d’Ukraine
© Page FB de Serhiy Blavatskyy

Selon l’historien Serhiy Blavatskyy, Lviv et Odessa ont été considérées comme les centres de la presse francophone non par hasard. C’étaient des territoires où la présence de la communauté française a été la plus visible. En 1917-1920, par exemple, quand le sud de l’Ukraine a été sous le protectorat français, le centre de la presse francophone s’est délocalisé à Odessa. Les Alliés, dont la France, soutenaient l’armée blanche de Dénikine, s’opposaient à la propagation du bolchevisme en Europe de l’Est et soutenaient la publication des journaux en français. Mais la presse française existait dans la région bien avant, l’édition « Journal d’Odessa » par exemple, a été publiée en russe et français au XIX siècle pendant environ 60 ans.

La plus ancienne agence de presse en Ukraine, l’Ukrinform, a été fondée en 1918 pendant la guerre d’indépendance ukrainienne. Aujourd’hui, elle couvre l’actualité en huit langues, dont le français. Selon Oleksandr Kharchenko, son directeur actuel, la création de la rédaction française en 2016 a été motivée par la volonté d’atteindre un public plus large et devenir plus visible à l’étranger. « Notre auditoire est principalement des journalistes, des experts et des hommes politiques. Je peux aussi constater que les lecteurs ordinaires consultent de temps en temps notre site. Mais, à mon avis, la création de la rédaction française n’a pas fait une percée sur le marché des médias. Le problème, c’est que notre rédaction se compose aujourd’hui de deux personnes et ce n’est pas assez pour couvrir et analyser l’actualité 24 h sur 24 h », raconte-t-il.


Ukrinform

« En outre, elles ne sont pas locutrices natives », souligne Oleksandr Kharchenko, le directeur de l’Ukrinform. Les employées de la rédaction de l’agence sont traductrices, elles maîtrisent très bien la langue et adaptent la version ukrainienne, mais la direction de l’agence ne se fait pas d’illusions sur le fait qu’elles comprennent toutes les nuances culturelles comme les Français. « Ce serait idéal d’avoir des locuteurs natifs dans notre équipe. Mais la législation ukrainienne et les moyens financiers disponibles nous limitent. »

Selon la loi, la compagnie publique est obligée de payer les étrangers le salaire minimum de leur pays, c’est très souvent 5-6 fois plus de ce que les Ukrainiens gagnent. « À l’époque, on a eu la chance d’embaucher le journaliste français, mais, pour des raisons plutôt personnelles, cela n’a duré que six mois », précise Oleksandr Kharchenko. « Avant la guerre, l’Ukrinform, vu que la plupart de ses lecteurs consultent le site depuis l’étranger, a été sur le point de créer une rédaction, qui pourrait adapter le contenu pour les versions étrangères pour que les traducteurs puissent travailler avec les publications adaptées. Mais l’idée de se concentrer uniquement sur la version anglaise reste pertinente », avoue Oleksandr Kharchenko


Oleksandr Kharchenko
© Page FB Oleksandr Kharchenko

L’Union de la presse francophone est la plus ancienne association francophone de journalistes, éditeurs et responsable des médias, qui résident dans 110 pays ou régions du monde. La participation de l’Ukraine à cette organisation est très courte et fragmentaire. Au début des années 2000, le journaliste ukrainien Taras Marusyk a pris la tête de la filiale ukrainienne sur l’invitation de l’ambassade de France. « En Ukraine, cette Union mouvement existait sous forme embryonnaire avant et après moi. À mon avis, L’Europe de l’Est et l’espace postsoviétique n’ont jamais été la priorité vu les similitudes linguistiques et la taille de la communauté qui sont assez minuscules en comparaison avec ceux de la Roumanie ou Arménie ».

Taras Marusyk
© Page FB de Taras Marusyk

Le travail avec l’Union en Ukraine consistait à donner des commentaires aux médias francophones, organiser des séminaires ou événements en Ukraine et inviter d’autres journalistes ukrainiens à collaborer. « Dans cette période, l’Ambassade de France et la maison d’édition Shkola ont fondé le journal Le Français et on m’a nommé rédacteur en chef. Ce journal devrait devenir l’outil méthodologique pour les professeurs de français, mais j’y toujours ajouté des éléments journalistiques. Mais, malheureusement, notre collaboration n’a pas duré ».

Selon Taras Marusyk, la situation avec la presse francophone en Ukraine montre la tendance globale liée à la place de la langue française dans le monde. « L’école de Yaremtche, où j’ai étudié, a toujours été francophone, aujourd’hui, elle est anglophone. L’école dans la région de Zakarpattia, où j’ai enseigné le français, a toujours été francophone, aujourd’hui, on y enseigne le français et anglais de manière paritaire », explique-t-il.

« Pendant la guerre, le plus important c’est de propulser la vision ukrainienne, promouvoir l’Ukraine, expliquer ce qui se passe en économie, montrer pourquoi l’Ukraine c’est plutôt le pays de l’IT que du bortsch. Il faut créer l’image moderne de l’Ukraine » affirme Oleksandr Kharchenko, le directeur de l’Ukrinform.

Bogdan Logvynenko
© Page FB de Bogdan Logvynenko

En 2016, afin de promouvoir l’Ukraine, Bogdan Logvynenko et son équipe ont créé l’Ukrainer, le projet multimédia visant à raconter les histoires sur le pays et ses habitants. La version française du site a vu le jour entre 2018-2019, quand les rédacteurs ont réussi à engager des bénévoles, francophones et locuteurs natifs. « 70 % de nos lecteurs sont d’Ukraine, 30 % consultent l’Ukrainer depuis l’étranger. Les versions les plus populaires sont l’anglaise et la polonaise, les publications en allemand, turc et français sont presque au même niveau de popularité  » . Selon Bogdan, leurs lecteurs s’intéressent aux traditions, à l’artisanat et aux communautés nationales, la série de 100 photos de l’année est aussi très populaire. «  Certains projets internationaux ont émergé grâce à nos publications. Par exemple, après notre article sur le lizhnyk carpatique, la couverture houtsoule, des designers suédois nous ont contacté pour trouver des artisans locaux qui pourraient collaborer avec eux, » explique Bogdan.



En général, la presse francophone en Ukraine était peu répandue, durant des années, elle avait un caractère local et était concentrée sur son public spécifique. C’est pourquoi, selon le chercheur Serhiy Blavatskyy , sa mission consistait à informer le public francophone sur l’actualité locale et étrangère, ainsi que sur les relations politiques, sociales, culturelles et économiques en Europe.

« Notre équipe est composée de journalistes et traducteurs, les locuteurs natifs, qui sont très souvent des bénévoles, s’occupent de la relecture. L’UCMC a des versions en anglais, français, allemand et italien. Ce sont des publications spécialement adaptées aux publics étrangers et fréquemment liées aux conférences de presse qu’on organise. En ce qui concerne nos publications en français, par exemple, elles apparaissent deux fois par semaine : le lundi on informe, le vendredi on publie des articles analytiques » , raconte Tetyana Ogarkova. Mais ses activités ne se limitent par la publication d’articles, l’UCMC organise des conférences de presse, consulte les journalistes étrangers et les aident à trouver des fixeurs. En outre, l’organisation participe aux conférences, aux programmes de télé/radio et partage leur infolettre avec les journalistes, la société civile et les hommes politiques français.

« Nous sommes devenus une véritable encyclopédie des journalistes étrangers. Et aujourd’hui, nous regardons l’Ukraine à travers les yeux des étrangers » , résume Tetyana.

La guerre en Ukraine est devenue le facteur fédérateur non seulement pour les habitants, mais aussi pour les médias dont la plupart se sont engagés dans les marathons quotidiens en ukrainien, russe et anglais. La presse francophone a aussi multiplié ses efforts d’information auprès de son auditoire. L’UCMC, par exemple, publie des articles analytiques presque chaque jour, l’Ukrainer s’est réorienté vers la guerre et politique et l’Ukrinform a réanimé avec succès sa version française. Mais est-ce que c’est assez pour que l’émergence des médias francophones en Ukraine devienne une tradition ? Ou est-ce plutôt l’exception ?

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