Une certaine idée du racisme

Une certaine idée du racisme

Allemagne
21 juin 2020 - par Peter Klaus 

Un quart de la population de l’Allemagne actuelle serait née en dehors des frontières allemandes d’après des statisticiens. L’Allemagne compte dans sa population une multitude de groupes « ethniques » les plus divers, surtout dans les métropoles comme Berlin. Les plus en vue sont certainement les quelques millions de Turcs. Ça, on le sait. Mais qu’en est-il des « Afro-Deutsche », ces Allemands de couleur, pour la plupart nés en Allemagne avec un passeport allemand et d’origines africaines ou américaines ? Ils font rarement parler d’eux. Pourtant il y a des exceptions surtout à l’heure actuelle lors des manifestations contre le racisme.

Une première : dimanche, 14 juin 2020 le quotidien berlinois « Der Tagesspiegel » a consacré la « une » à deux personnalités politiques allemandes de couleur avec leurs photos respectives et il leur a réservé, en plus, deux pages entières, avec photos également pour une interview portant sur leurs expériences avec le racisme en Allemagne.

Qui sont les deux personnalités ?

Il s’agit d’Aminata Traoré née en 1992 à Neumünster (Schleswig-Holstein) et dont les parents avaient fui leur patrie, le Mali, l’année de sa naissance pour s’établir en Allemagne. Pendant de nombreuses années, la famille a craint d’être renvoyée au Mali. À l’âge de douze ans, Aminata Traoré a obtenu le passeport allemand. Madame Traoré a fait des études de sciences politiques et de lettres françaises aux Universités de Kiel et de Madrid. À 19 ans elle s’est engagée chez les Verts et elle représente son parti depuis 2017 dans le parlement du Schweswig-Holstein. En 2019, elle a été élue la plus jeune vice-présidente de ce parlement où elle est la porte-parole pour des sujets comme : migration, femmes et égalité des sexes.

Karamba Diaby est la deuxième personnalité. Né en 1961 au Sénégal, Karamba Diaby a reçu une bourse d’études en 1986, l’année où il est parti en Allemagne de l’Est pour y faire des études de chimie. En 1996 il a obtenu un doctorat à l’Université de Halle-Wittenberg. Il est marié et a trois enfants. Membre du SPD il a été élu en 2009 membre du conseil municipal de la ville de Halle (Saxe-Anhalt). La même année il a été élu au Bundestag (parlement fédéral) où il est le seul député né en Afrique. Depuis 2018 il fait partie du comité directeur du groupe parlementaire du SPD.

Tous les deux se disent privilégiés, car du fait de leur position ils ont les moyens de se défendre contre toutes tentatives racistes. Aussi bien Aminata Traoré que Karamba Diaby ne nient pas qu’il y a un racisme latent, voilé (ou même plus) en Allemagne. Tous les deux sont d’accord quand il s’agit de crever l’abcès du racisme qui pour eux n’est tout simplement pas problématisé comme tel, mais obnubilé par des termes comme xénophobie ou assimilés. Selon eux, il manquerait la volonté de voir le problème et ils exigent davantage d’efforts en éducation à partir du plus jeune âge jusqu’à la formation de la police, entre autres. Aminata Traoré est actuellement « marraine » de l’école policière d’Eutin (Schleswig-Holstein) qui dans le passé avait fait parler d’elle à cause d’excès d’activités d’extrême-droite. Elle a essayé de sensibiliser les futurs policiers pour ce qu’on appelle le « racial profiling ». Car le fait qu’une femme noire avec un nom tout à fait allemand passe « automatiquement » pour une tricheuse auprès d’une caissière de supermarché, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. L’expérience du journaliste noir américain qui parle de contrôles policiers plus ou moins réguliers dans son quotidien quand d’autres (blancs) de son entourage ne le sont pas.
Même Frank-Walter Steinmeier, le Président de la République fédérale d’Allemagne a pris l’initiative et a invité dans sa résidence officielle des membres de la communauté noire de l’Allemagne pour un échange d’idées en présence de représentants des médias. Certains anciens footballeurs noirs, très connus du public (avec passeport allemand comme Gerald Asamoah) parlent à cette occasion d’incidents racistes et d’autres enchaînent en disant qu’il n’y a pas assez d’initiatives prises contre un certain racisme structurel et institutionnel, aussi dans la police. La politique semble quelque peu désemparée en face des incidents racistes vécus au quotidien par ces Allemands de couleur.

Par contre, certains membres de ce groupe d’invités ne se résignent pas et s’activent dans des initiatives telles ce Thinktank du nom de « Citizens for Europe ».
L’Allemagne des « Afro-Deutsche » va-t-elle peut-être en finir avec ce virus qui s’appelle racisme grâce aux activités des « Afro-Deutsche » eux-mêmes ? (d’après l’article de Dany Laferrière publié dans « Le Monde » du 10 juin 2020 : « Le racisme est un virus »).

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