Une jeunesse à former
Point de vue

Une jeunesse à former

26 janvier 2019 - par Rorik Dupuis Valder 
 - © Rorik Dupuis Valder
© Rorik Dupuis Valder

Perchée sur les hauteurs de la kasbah de Tanger, la Maison Communautaire des Jeunes est facilement reconnaissable à son camaïeu de bleus. On l’appelle « Darna » (« Notre Maison » en arabe). Ce centre de formation et d’animation accueille depuis une vingtaine d’années les jeunes de la médina et des quartiers populaires alentour pour les éloigner des tentations de la rue – violence, argent facile et trafics en tous genres. Les occuper, c’est déjà une première victoire.
Ces jeunes souvent déscolarisés et livrés à eux-mêmes n’ont qu’une idée en tête : la fuite vers l’Europe. Traverser le détroit pour rejoindre la côte espagnole à une quinzaine de kilomètres, comme un eldorado obligatoire. Cette illusion malhonnêtement entretenue depuis des générations, reste profondément ancrée dans l’esprit collectif : nombreux sont ceux qui, dès le plus jeune âge, tentent clandestinement la traversée pour y laisser leur vie.

C’est d’ailleurs le premier sujet que les enfants de Darna – où j’exerce quelque temps comme animateur – décident de mettre en scène lorsque nous entamons notre projet de film. Ici, c’est avec un certain humour qu’ils en parlent. Et cette dérision est indispensable. Car là est sans doute la clé : la pédagogie.


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C’est bien tout le précieux travail que mène le personnel imaginatif et endurant de Darna : ici on devient un homme, on se forme à l’artisanat traditionnel, aux métiers de la menuiserie, de la ferronnerie, de la couture, de la boulangerie. On sert le bien commun pour en tirer quelque fierté – une noble récompense qui prévient efficacement des pièges de l’individualisme régnant comme du pire du progressisme à l’occidentale, importé par une caste de nouveaux riches dégénérés méprisant toute réalité sociale : surconsommation, conceptualisation à tout-va et inversion des valeurs. Car l’homme respectable n’est pas celui qui se soumet aveuglément aux illusions collectives, mais bien celui qui sait se servir de ses mains et ne dépend de personne.
À Darna on apprend à s’engager. À entreprendre. Ce qu’on ne fait pas à l’école, l’institution préférant pour sa tranquillité un élève soumis à un élève qui pense. Car sorti du confort de la soumission – à toutes sortes d’entités décisionnaires, sacrales et arbitraires –, qu’y a-t-il ? Eh bien, l’autonomie. Le courage de l’autonomie pour les uns, son danger pour les autres. L’âge adulte. Et peut-être la révolte pour les plus consciencieux.


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Toute la richesse de la mission d’éducateur étant de parvenir à faire émerger des talents parmi ces jeunes en quête de repères, et de les encourager à se réaliser. Il suffit parfois de peu, d’un élément déclencheur, d’une idée, d’une rencontre. On se rend rapidement compte qu’au-delà de leur grand besoin de reconnaissance – du fait d’une grande instabilité familiale pour la plupart –, c’est toute une génération qu’on a abandonnée.

Sur le vieux port, je croise Amin, 13 ans, d’une beauté rayonnante. Aujourd’hui, il n’est pas sous l’effet de la colle, il semble plus timide. Son père est mort, il habite le quartier de Tanja Balia, à quelques kilomètres de là, avec sa mère et son petit frère. C’est son rituel, tous les samedis il descend de sa « montagne » et marche jusqu’au port, dans l’espoir d’embarquer à bord d’un cargo. Il n’y croit pas lui-même, c’est juste pour la forme. Je le croise régulièrement et nous échangeons en français, nous plaisantons. C’est un garçon plein d’esprit, mais naïf. Une mauvaise rencontre est vite arrivée. Je me moque gentiment de lui : « Que vas-tu faire en Espagne, à part rendre amoureuses les Espagnoles ? Tu n’auras ni toit, ni famille, ni travail. Au mieux, tu vivras de la charité, mais est-ce bien glorieux ? » Amin n’est pas perdu, il a simplement besoin d’être bien accompagné. Ce sont son éducation et son esprit critique qui le sauveront.
En pleine crise migratoire mondiale, et en réponse au « Pacte de Marrakech » comme à ces prétendus « humanitaires » parfaitement irresponsables, qui tentent bruyamment par tous moyens d’arracher l’homme de sa terre, le victimisant et l’infantilisant, tout en récitant arrogamment leurs leçons de démocratie, on ne peut être qu’admiratif de ces Marocains engagés, femmes et hommes d’une patience et d’une bienveillance à toute épreuve, qui gèrent discrètement et de main de maître leur public de petits sauvageons. Trop rares sont les structures telles que Darna qui œuvrent pour l’éducation et l’émancipation d’une jeunesse désœuvrée, la fierté d’un peuple, préférant inculquer le goût de l’effort à ses enfants plutôt que la paresse de la fuite au service du chaos mondialiste.


© Rorik Dupuis Valder

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