Bernadette Desorbay : Dany Laferrière - La Vie à l’œuvre

Bernadette Desorbay : Dany Laferrière - La Vie à l’œuvre

18 janvier 2022 - par Peter Klaus 

Il n’est pas monnaie courante qu’un écrivain soit honoré de son vivant par des monographies substantielles et d’envergure intellectuelle. Dany Laferrière a eu cet honneur. C’est d’abord Ursula Mathis-Moser qui en 2003 a publié « Dany Laferrière : Une dérive américaine », un livre remarqué et remarquable sur notre auteur, qui lui a valu le Prix Jean Éthier Blais de la critique littéraire au Canada en 2004, et ce même livre a été honoré en 2005 comme étant « l’un des 30 livres les plus notables au cours des derniers 30 ans dans le domaine des études canadiennes ». Et depuis, Dany Laferrière a publié une quantité d’autres livres, sans parler des films dont il a écrit les scénarios ou a été impliqué dans leurs réalisations.

La tâche que Bernadette Desorbay s’est donnée n’est donc pas mince. Surtout lorsqu’on a l’ambition de tout (ou presque) vouloir dire et analyser concernant un auteur qui lui-même n’a pas encore dit son dernier mot. Et ce petit compte rendu n’a pas non plus l’ambition de vouloir retracer tout le cheminement intellectuel que Bernadette Desorbay développe dans son livre exhaustif. On ne retiendra que quelques grandes lignes.

L’écrivain et académicien Dany Laferrière (*1953 à Port-au-Prince), sa vie et son parcours, son œuvre multiforme, ne peuvent être que fascinants et lorsqu’on s’apprête à vouloir percer l’énigme Laferrière, on voit surgir de partout les fantômes d’un passé individuel et collectif chargé de tous les relents que l’Histoire a pu imposer à son île d’origine, Haïti, et à la diaspora haïtienne éparpillée de par le monde.

Mais l’écrivain Laferrière est né, dit-il, à Montréal. C’est vrai il a dû fuir et s’y est établi en 1976, comme de nombreux autres auteurs, journalistes, intellectuels et artistes haïtiens menacés par la dictature duvaliériste. Comment cerner une personnalité qui a dû fuir la dictature duvaliériste et qui se reconstruit ailleurs, cet ailleurs qu’il ne considère pas comme un « exil » ? Nous savons tous qu’il n’est pas le seul dans cette situation et qu’il existe entre temps beaucoup de littérature sur les écrivains haïtiens « du dehors », dont bon nombre ont pris racine à Montréal.

Bernadette Desorbay a divisé son livre volumineux en trois grandes parties, suivies d’un entretien avec Dany Laferrière (entretien conduit en 2014) et une bibliographie plus que substantielle. Chaque partie et tous les grands chapitres sont accompagnés d’introduction et de conclusion. Ceci pour le côté didactique.

En tant que Lacanienne, Desorbay fait plonger le lecteur de son livre dans les moindres recoins de la psyché de Dany Laferrière et de ses fondements. Il n’est donc pas étonnant qu’elle revienne souvent sur le premier roman de Dany Laferrière qui l’a fait connaître : « Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer ? » (1985), livre iconoclaste et antiraciste. Bernadette Desorbay sonde quasi chacune de ses œuvres - il a écrit environ 30 livres - quant à ses bases historiques, politiques et personnelles et fait découvrir grâce à ses réflexions et digressions tout cet imaginaire rhizomique. Bernadette Desorbay intègre Dany Laferrière dans un univers postcolonial qui n’a oublié ni ses origines ni ses ramifications, et laisse participer le lecteur à ses découvertes quant aux implications psycho-sociales de ses œuvres. Le livre entre également dans le concret de la politique haïtienne, évoque le rôle du père de Dany Laferrière dans le gouvernement de François Duvalier jusqu’à son exil forcé et sa mort ultérieure à New York. On apprend que cette absence du père a dû peser sur la psyché du jeune Dany et sur celle de sa mère. On apprend également que dans les souvenirs de l’écrivain et académicien (depuis 2015) la grand-mère Da joue un rôle de premier ordre. Ces implications d’ordre personnel sont importantes, et elles sont à mettre au même niveau que les réflexions politiques et historiques qui vont de la difficile indépendance d’Haïti et ses suites via la « zombification duvaliériste » jusqu’aux mythes qui nourrissent également l’imaginaire de l’écrivain.

Dans l’avant-propos de son livre sur Dany Laferrière évoqué plus haut, Ursula Mathis-Moser s’est posé cette question lors de la première lecture des livres de Laferrière en 1996 : « Simplicité rafraîchissante ou facilité ? Impudeur ou tendresse ? » Ce questionnement de Mathis-Moser se justifie à première vue, mais se complique lorsqu’on creuse plus loin dans l’analyse, ce que fait Bernadette Desorbay qui a l’avantage d’avoir pu interviewer longuement l’auteur, entretien fructueux qui dévoile toute la complexité d’une écriture faussement simpliste, mais rafraîchissante et qui ne laisse aucun lecteur indifférent.

Un exemple : confronté aux questions sur l’identité et le racisme, Dany Laferrière a toujours une réponse percutante : « Une identité, dit-il, c’est trop. Il faut en avoir plusieurs. » De même son style qui n’a pas son pareil.

Le chercheur en littérature haïtienne, québécoise ou francophone sera comblé par ce livre érudit que Bernadette Desorbay a rédigé sur un auteur qui va sûrement encore nous surprendre aussi bien en tant qu’écrivain qu’en tant que personnage public par son engagement.


Bernadette Desorbay : Dany Laferrière - La Vie à l’œuvre. Bruxelles : P.I.E. Peter Lang 2020. 455 pages.