Carnets Vanteaux - Appelez-moi Santa

Carnets Vanteaux - Appelez-moi Santa

2 mars 2021 - par Carolane Riboldi 
 - Edward Hopper - Nighthawks
Edward Hopper - Nighthawks

La consigne

Écrire une microfiction à partir du tableau d’Edward Hopper, Nighthawks.


Appelez-moi Santa

Il me semblait, en franchissant le seuil du Phillies ce soir-là, que la semaine avait été interminable. Lundi, je perdais mon travail. Mardi, ma voiture tombait en panne. Mercredi, ma femme me quittait. Jeudi, ma gueule de bois m’obligeait à passer la journée la tête au-dessus de la cuvette des toilettes. Vendredi, n’ayant rien appris de la leçon de la veille, je bravais la pluie torrentielle de cette soirée de février pour sombrer de plus belle dans les bras chaleureux de l’ivresse.

En laissant la porte se refermer dans un tintement de clochette derrière moi, je remarquai avec soulagement que quelques autres clients avaient également pris le risque de se tremper jusqu’aux os pour profiter de l’ambiance du bar. Les notes de Midnight Healing couvraient à peine la rumeur de la conversation d’un couple installé au comptoir, à l’écart d’un homme qui sirotait paisiblement son whisky devant Stan, le barman, occupé à essuyer un verre en battant la mesure. Au fond de la salle, une femme à l’air usé tournait distraitement une olive dans le martini qui lui faisait face.

J’allai m’asseoir près de l’homme solitaire et demandai à Stan de me servir la même chose. L’inconnu me lança un regard amusé et porta le nectar ambré à ses lèvres. Lorsque le barman me servit, je le remerciai et poussai un profond soupir, mon regard se noyant dans le fond de mon verre qui, j’en étais convaincu, me vaudrait un sacré mal de cheveux à mon réveil le lendemain.
« Rude semaine, hein ? »
Je me tournai vers l’homme à côté de moi sans lui dissimuler ma surprise.
« Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, mon vieux », poursuivit-il avec un sourire satisfait.
Je reportai mon attention sur mon verre et en mélangeai lentement le contenu.
« Ouais, rude semaine. »
Nous passâmes une partie de la soirée à parler de banalités, puis je lui racontai dans le moindre détail ma misérable existence. Stan remplissait nos verres dès que nous pouvions distinguer les reliefs boisés du comptoir à travers leur fond, et si les vapeurs de l’alcool commençaient à me donner des vertiges, mon camarade de beuverie semblait quant à lui parfaitement à son aise, un sourire malicieux constamment accroché à ses lèvres. Alors que je levais le coude de plus belle, je l’entendis me demander :
« Vous avez déjà songé à vous venger ? De votre femme et de votre patron, je veux dire.
– Pas envie de finir en prison, bredouillai-je.
– Si vous êtes ouvert à la négociation, je vous garantis que vous finirez votre vie au soleil, loin du mitard et de vos soucis actuels. »
Je le considérai d’un œil brillant.
« Ça me coûterait combien ?
– Vous croyez à l’au-delà, Steven ?
– Pas tellement.
– Alors ça ne vous coûtera qu’une poignée de main. »
J’avais beau voir double, je parvenais parfaitement à discerner la drôle de lueur qui dansait dans son regard rougeoyant, et à mesure que je me perdais dans celui-ci, l’idée de passer un accord avec ce parfait inconnu me parut de plus en plus séduisante. Lorsqu’il me tendit sa main, je la lui serrai avec assurance, m’étonnant de la chaleur qui s’en dégageait.
« Au fait, dis-je, vous ne m’avez même pas donné votre nom.
– Oh, ça… Vous n’avez qu’à m’appeler Santa ! »
Je trouvai qu’il était un peu tard pour Noël et m’écroulai sur le comptoir. À mon réveil le lendemain, j’étais stupéfait de découvrir que non seulement je me trouvais dans mon lit, mais aussi que je ne souffrais d’aucune migraine. Seule une étrange marque rouge était apparue sur mon bras, celui que j’avais tendu au fameux Santa qui, en cette matinée, me paraissait appartenir davantage à un rêve qu’à la réalité.

Après cette soirée au Phillies, les choses s’améliorèrent soudainement pour moi : je retrouvai rapidement un emploi, bien mieux payé que le précédent, et y rencontrai une jeune femme aussi belle qu’adorable. J’appris au cours des années qui suivirent que mon ex-femme et mon ancien patron avaient tous deux connu la déchéance, les conduisant respectivement à la coke et au suicide.

J’ignore encore si ce Santa était l’hallucination d’un homme ivre et désespéré, mais s’il existe bel et bien, je suis la preuve qu’il tient toujours sa parole, pour peu qu’on ne se soucie pas trop de l’au-delà et qu’on lui offre une poignée de main.