Carnets Vanteaux - Cœur pamplemousse

Carnets Vanteaux - Cœur pamplemousse

7 juin 2022 - par Isabelle PERE-FAM 
 - © Flickr - misato
© Flickr - misato

Les Carnets Vanteaux avec l’atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : Ecrire une microfiction en utilisant, dans un ordre libre, les trois mots suivants : blessure – lumière – pamplemousse.

Le pamplemousse de la cantine tous les midis, c’est son rituel. Coupé en deux. La moitié rosée qui détonne sur l’assiette blanche. Séparer le fruit de la peau en coupant tout autour. Puis quartier par quartier. Une dosette de sucre à répartir uniformément. Plaisir amer-sucré.
Rituel réconfortant mais redouté. Le collège, les collégiens ; les récrés, c’est dangereux. Trois par jour, deux heures au total. Deux heures, c’est long, surtout aux urinoirs. Mais même là-bas c’est risqué. Ils viennent et lui font voir cette tache au sol, à deux centimètres du mur. Lui font embrasser la porte en bois peint. Lui font ressentir le carrelage froid du mur. Le sang dans sa bouche a le goût du pamplemousse de midi.
 
À la cantine. Le pamplemousse. Couper autour. Par quartier.
Les lunettes, les boutons, les vêtements troués : ces filles ne voient que l’extérieur. Que la peau du pamplemousse. Leurs dents blanches seraient belles si elles n’étaient pas l’outil de tant de cruauté. Les joues rouges et le regard bas. Leurs dents tyranniques. Il sait que ça passera, qu’il est cloué au sol, de toute façon. Qu’un pamplemousse ne riposte pas, mais reste dans l’attente du crime. De leurs dents insensibles.
 
Cantine. Pamplemousse. Couper. Quartier.
Les adultes ne veulent pas comprendre. Ce sont des querelles d’ados ; ça finira bien assez vite. La rumeur dit qu’eux aussi l’ont connu. La rumeur ne dit pas qu’ils l’ont si mal vécu. Ils balayent de la main. Ne voient que leurs leçons. Ne comprennent pas tous qu’être prof c’est aussi protéger.
 
Pamplemousse évidé.
Ne lui reste que la peau ; mais à quoi sert cette peau si l’intérieur est vide ? Foulard autour du cou. Un dernier cri du cœur. Une dernière blessure pour un peu de lumière.

Jimmy, Jimmy ! Non, Jimmy !

Un dernier regard. Une dernière pensée. Souvenir amer-sucré… maman, tu m’as abandonné.