Carnets Vanteaux - Danse avec moi

Carnets Vanteaux - Danse avec moi

7 juin 2022 - par Inès Bardou 
 - © Pixabay - Kalhh
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Les Carnets Vanteaux avec l’atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : Réécriture d’une microfiction de Régis Jauffret, Babylone (Microfictions, éd. Gallimard, 2007, Folio, p. 39-40) dont voici le début : La ville est un ventre chaud où nous pouvons continuer à vivre au milieu d’un brouhaha qui nous rappelle avec délice la rumeur des organes de notre mère à l’époque où nous étions encore plongés dans le liquide amniotique. J’ai toujours recherché les lieux éloignés des jardins, des arbres, des coulées vertes comme la bile. J’ai besoin de la fumée des voitures, des camions, des autobus. La pollution est l’odeur de l’activité des hommes, de leur suprématie sur la barbarie des forêts, des bêtes, de la terre avide de nos cadavres. ( …)

Les étendues d’herbe défilent et les arbres sont nombreux. J’aime les maisons isolées, qui par elles-seules existent. Ces villages, communes et bourgs qui en une minute s’effacent. Mes yeux ne peuvent tout saisir. La vitesse prend le dessus et trouble parfois ma vue. Les animaux s’éloignent peu à peu. De nouvelles formes se dessinent à l’horizon. On m’avait dit que c’était différent. Du village au monde. 
Tout est plus grand et pourtant si petit à la fois. L’individu se dissipe dans cette nuée de pas. Le déploiement des mots est silencieux. Froncements de sourcils, agacement. Ils soufflent. J’étouffe. Rapides et sans patience, ils ne marchent plus, ils courent. Tourbillonne autour de moi cette impossibilité de vivre. La joie de l’instant disparaît, sauf pour lui. 
Une forme lumineuse ondule sans se préoccuper d’eux. Sur le trottoir, les notes transportent son corps. Je le regarde et danse à ses côtés. Sans un mot nous communiquons. Je ne me suis jamais senti aussi vivant. Certains s’arrêtent et nous observent. Quelques regards reprennent vie. Le brouillard se dissipe peu à peu. Ensemble, nous partageons. 
« De l’eau, monsieur ? »
Je cligne des yeux. La mélodie et mes pas s’estompent. Blouses blanches, perfusions et couverture bleue. Une main tendue, un gobelet et une paille, je bois. Je ne pourrai plus jamais danser.