Carnets Vanteaux - Dealer de mots

Carnets Vanteaux - Dealer de mots

13 mars 2022 - par Kama Datsiottie 

Atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : réécrire une microfiction de Régis Jauffret (Microfictions, Gallimard, Folio, 2007) dont voici le début et la fin :

Bienfaisante censure
Je suis un écrivain dangereux, ma production est malfaisante, le poison que renferment mes livres tue les lecteurs, et durant leur brève agonie ils ont le temps de rendre leur entourage fou, infirme, incapable de joie de vivre à jamais. Une ligne suffit, la dose est déjà létale. Même si vous brûlez cette page sur le barbecue de votre jardin, vous l’aurez rejointe demain au milieu des cendres.
(…)
On n’écrit pas dans la tristesse, dans l’accablement, on écrit comme une arme aveugle, joyeuse de tirer ses rafales dans le gras de l’humanité, comme un bombardier ivre de bombes incendiaires qui lâche sa gerbe au-dessus des capitales, des ports, et même des villages peuplés de retraités endormis, afin de semer la panique et que nul ne se croie à l’abri.
— L’écriture me monte à la tête.
Elle perce des galeries dans mon cerveau comme des termites dans une poutre.

Dis-leur deux mots ? Mais quoi ? Par quoi commencer au juste ? Par ce qu’ils veulent entendre ou par ce que je suis vraiment ? Ok c’est bon, j’y vais, vous l’aurez voulu ! Je suis un écrivain raté qui se fait de l’argent sur le dos des pauvres gens. Je vivote en marge de la société et dans les milieux underground j’ai mes entrées. Ici-bas tout le monde me connaît, pour ne pas dire, dans le quartier, j’ai mes petites habitudes ainsi que mes habitués. Je leur vends du rêve par pages entières, et le pire c’est qu’ils en redemandent.

Au coin d’une rue sombre, dans un rade bondé, vous me trouverez toujours à essayer d’écouler mon fond de commerce. À vous refourguer ma mauvaise came. Je deale mes mots, par ici la monnaie ! Au fond, je suis une cash machine sans aucun scrupule ni aucune morale. Je serais même capable de vendre ma propre mère. Il n’y a qu’à lire mes histoires glauques pour vous en persuader. Je produis des histoires sordides pour mieux vous enfermer dedans, à vous en rendre accros et je prends bien soin de refermer le couvercle au-dessus de votre tête. Je voudrais tellement que vous puissiez vous noyer avec !
Au fond la littérature c’est bien plus puissant que la coke ou bien l’héro. Mais un conseil, allez-y doucement, trop de mots dans le cerveau ça finit par rendre tout ramollo ou complètement foldingo. La nuit venue je me déguise en travelo pour pas éveiller les soupçons des flics. Sur mes hauts talons perché, perruque longue, boa rose et paréo. Je déambule dans les rues en ondulant des hanches. Les voitures me klaxonnent, une vitre s’ouvre, un gros billet contre un petit sachet. Oui à vrai dire quand j’écris je fais la pute ! C’est la société de consommation qui veut ça et les fast-foods.

Je ne fais rien de mal puisque je ne fais que répondre à la demande. Il faut bien l’avouer, notre monde va de plus en plus vite, un texte aussitôt lu est aussitôt dégluti. Il faut que ça aille vite, c’est comme avec le sexe. On passe alors au suivant avec cette sensation de vide à l’estomac. Comme un camé ou un alcoolo en manque. Quand je rentre chez moi j’ai la sensation du travail bien accompli. De la thune plein les fouilles et des ampoules aux pieds.
À vrai dire mes textes moisis je les produis à la chaîne ou bien à la queue leu leu, pour vous dire mon esprit malade et dérangé. Plus c’est tordu et plus vous appréciez ! Alors je salis mon âme pour vous faire plaisir, je me roule dans la fange parmi les porcs et toutes les immondices de la ville, je me compromets très sérieusement. En un mot j’ai tous les vices ! Je bois, je fume, je baise, j’écris, je suis un être lubrique et irréfléchi. Je vis la nuit et dors quelques heures le jour, les mots sortent tout naturellement de moi après une bouteille de vin ou deux.

Je me mets dans tous mes états, je me dérègle tout à fait complètement en me mettant à chaque fois minable pour provoquer l’inspiration, cette littérature ketchup que vous appréciez tant ! Aux chiottes les Belles-lettres, place à la prose des bas-fonds ! Plus c’est crade, plus ça parle de violence et de cul et plus c’est bancable à vos yeux. À force même, vous les avez vitreux et l’esprit libidineux. Je ne suis pas responsable des merdes que vous consommez, je me contente juste de les produire pour pouvoir en vivre, afin de ne pas crever la bouche grande ouverte dans le caniveau.

Qu’y a-t-il donc de condamnable à ça ? Moi en tout cas, j’ai rien fait de mal sinon empiler des lettres les unes à la suite des autres pour former des mots, les agencer dans des phrases qui prennent aux tripes, noircir des tonnes de pages et il faut bien l’avouer, j’ai aimé ça ! Je dois sans doute être sado-maso… Écrire et suer c’est mon gagne-pain, c’est ce qu’on appelle la littérature de l’estomac.

Alors dis-leur deux mots à ces messieurs les jurés-levez-vous ? Au fond moi j’en ai rien à cirer, vous pouvez bien me condamner. Me passer la corde au cou ou bien perpète ! Maintenant le mal est fait, c’est le monde du Progrès et à vrai dire moi, je n’ai aucun regret…

XK (ST Flo, le 29.01.22)