Carnets Vanteaux - Éclaboussures

Carnets Vanteaux - Éclaboussures

7 juin 2022 - par Marion Daure 
 - © Flickr - misato
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Les Carnets Vanteaux avec l’atelier Microfictions
animé par Milena Mikhaïlova Makarius

Consigne : Ecrire une microfiction en utilisant, dans un ordre libre, les trois mots suivants : blessure – lumière – pamplemousse.

Quand je tombe enceinte de mon fils, comme d’autres veulent des fraises, c’est du jus de pamplemousse que je désire. Et pas du jus industriel. Des pamplemousses en provenance d’Espagne ou de ceux transportés du Maghreb dans de vastes conteneurs qui traversent la mer. Choisis avec soin au marché, je les coupe en deux et dans le presse-citron j’en recueille le liquide. Je me vois, sur une chaise au bord de la piscine, le ventre rond et les pensées fécondes, savourant le nectar, ombrelle dans le verre glacé. 
 Quelques années après, tous les après-midi d’été, je me tiens à la même place, prodiguant des conseils. Mon fils est un poisson. A quatre ans à peine, il sait déjà plonger et traverser la piscine. Quand il sort de l’eau, ravi et ruisselant, je l’emmitoufle dans sa serviette et lui sert un jus de fruit. Nous trinquons ensemble, aux pamplemousses pour moi, aux oranges pour lui, à la lumière du ciel et aux médailles futures.
 Quelques décennies plus tard, mon fils me rejoint dans la cuisine. Il m’observe sans un mot prendre le grand couteau à la lame effilée et trancher dans le vif les fruits dévoilant leur couleur, rose indien, orange sanguin. Le presse-agrume électrique couvre la clameur qui s’échappe de la piscine, les cris et les rires de mes petites filles. Grandi par l’assurance de ses 35 ans, de ses deux enfants et de deux bières prises au repas de midi, alors que je verse les boissons, il se lance dans une litanie de reproches, une scansion de griefs. Ces repas dominicaux qu’il déteste, ces jus de fruit qu’il abhorre, l’odeur du chlore qu’il exècre. Ces longueurs qu’il a dû enchaîner deux fois par jour, six jours sur sept, qui ont bouffé sa jeunesse. Ma fierté qu’il fallait qu’il nourrisse de victoires toujours plus grandioses et de marches toujours plus hautes. Ces rêves que je lui ai mis en tête et dont je l’étouffais. Et puis la sensation délicieuse du muscle qui se déchire, jouissance de la blessure qui l’a libéré. 
 Je lève les yeux vers lui, je regarde le champion qu’il n’a pas été, le fils qu’il n’a pas su être. J’ajoute un filet de sucre dans mon verre pour ôter l’amertume.