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Carnets Vanteaux - L’Injure (ou D comme Damoclès)

Carnets Vanteaux - L’Injure (ou D comme Damoclès)

28 novembre 2020 - par Pierre GIANGOBBE 

Le 8 Novembre à 10h00, le dénommé Joe Damoclès a été interpelé sur son lieu de travail. Il venait de proférer une injure d’une violence INIMAGINABLE à l’encontre du très honorable Monsieur Dogson. Le prévenu a aussitôt été placé en rétention.
Pour l’heure, nous ne savons pas s’il a agi seul ou s’il faisait partie d’un réseau. Compte tenu de la gravité de l’affaire, nous avons jugé bon de transmettre le dossier au bureau de la sécurité.

Commissaire Plantain-Coutteau

Frank Limaille n’en croit pas ses yeux. C’est bien le nom de Joe Damoclès, son vieil ami Joe qui est écrit sur le dossier. Juste à côté a été écrasé un tampon rouge : cas suspect !
L’inspecteur en chef Ashton Tranchant n’a pas encore jeté un œil au dossier. Pour l’heure, il termine son café noir et long. C’est un grand homme sec aux yeux enfoncés avec une barbe grise et pointue. Le cas Damoclès, on lui en a touché trois mots au téléphone. Pour lui, ce n’est qu’un dissident de plus. Bientôt, un dissident de moins… On connaît la procédure.
— Des informations sur ce Joe Damoclès ?, demande Tranchant.
— Pas grand-chose, chef. On sait que c’est un citoyen modèle, un employé exemplaire. Personne ne s’est jamais plaint de lui. Il n’a aucun antécédent, ni dans son passé, ni dans son entourage.
Bien évidemment, Limaille se garde de dire qu’il connaît Joe. Ils sont allés au collège ensemble. Une semaine auparavant, ils s’étaient rencontrés dans les transports publics. Joe lui avait raconté qu’il était fiancé, qu’il travaillait pour la Dogson Security Compagny, et qu’il avait bon espoir de monter dans la hiérarchie. Bientôt, il allait pouvoir s’offrir un grand appartement et fonder une famille. Il lui avait montré une photo de sa fiancée : une fille plutôt jolie. Tous deux avaient l’air heureux. Limaille était loin de s’imaginer qu’il allait commettre un acte aussi lâche et inconsidéré.
— On ne m’a pas parlé de l’injure, note Tranchant. Est-elle vraiment si terrible ?
— Lisez-vous-même.
Limaille tend le dossier à son supérieur. Il le voit écarquiller les yeux, puis refermer le dossier avec horreur.
— Bigre ! C’est cinglant…
— On saurait difficilement imaginer une injure plus ignoble à l’encontre de Monsieur Godson…
— Attention, Limaille : vous avez dit Godson. C’est Dogson, avec un D, comme…
— Damoclès, Monsieur ?
— Vous m’ôtez les mots de la bouche, Limaille.
Un collègue entre et vient annoncer que la fiancée du suspect les attend en salle d’interrogatoire. Tranchant désigne Limaille pour s’occuper d’elle.
La salle d’interrogatoire est une petite pièce grise, éclairée par un plafonnier blafard. On s’y croirait comme à six pieds sous terre. Aucun bruit de l’extérieur, pas même un souffle d’air. Limaille s’installe. Face à lui, il reconnaît la femme que Joe lui a montrée en photo, mais elle semble plus pâle, son visage plus endurci. Son regard a l’air de flotter dans une mare de cernes violacés.
— Parlez-moi de votre fiancé, demande Limaille.
— Que voulez-vous que je vous dise ? J’imagine que vous avez tranché sur son cas.
— Contentez-vous de répondre à mes questions. Que savez-vous de lui ? Avait-il des fréquentations douteuses ?
— Pas le moins du monde. C’était le portrait de l’obéissance.
Les yeux de la jeune femme semblent soudain fixer un objet très lointain.
— Quand j’ai rencontré Joe, c’était l’homme le plus optimiste que j’ai jamais connu. Il avait confiance en lui, confiance en l’avenir. Et puis le silence est venu… Cela a commencé le jour où Joe est entré à la Dogson Compagny. Après un mois, il avait perdu son sourire. J’ai compris que quelque chose n’allait pas, mais il ne voulait pas en parler. Pourtant, il avait l’habitude de me faire part de ses moindres petits tracas au travail. Il devait se passer quelque chose de grave. C’est comme cela que s’est installé le silence.
— Votre couple traversait une mauvaise passe sans doute ?
— Ne remettez pas la faute sur notre couple. Le silence n’est pas venu de nous. C’est le monde qui l’a insinué. Vous ne voyez pas que le monde est rempli de silence ? Tout le monde a envie de hurler.
— Hurler quoi ? Des injures ?
— Des injures, oui. Nous en avons tous plein le cœur, mais elles ne trouvent pas les mots pour sortir. Ce monde est mal fait. On vous fait miroiter le bonheur, et si vous ne l’obtenez pas, on vous montre du doigt en prétendant que c’est votre faute.
— Joe aussi avait cette rancœur.
— Non, pas Joe. Lui, il savait souffrir en silence. Il s’était fait à l’idée qu’il devait trimer, attendre et obéir. Il a toujours été persuadé que la réussite viendrait de lui, qu’il ne devait jamais se décourager. Il attendait une promotion, du moins c’est ce qu’il disait… Cela faisait deux ans qu’on la lui avait promise.
— Selon vous, il n’avait donc aucune raison d’injurier Monsieur Godgson… pardon, Dogson ?
— Cette injure ? C’est vraiment ce qu’il y a de plus grave à vos yeux ? Je ne sais pas ce qu’a pu dire Joe. Je ne veux pas savoir. Tous ses braves collègues, qui étaient tous en concurrence avec lui pour le poste, attendaient qu’il fasse une erreur. Et il a fait une erreur, c’est certain. Peut-être qu’il a répété un mot qu’il a entendu ou lu quelque part. Peut-être qu’il s’agissait de ce graffiti au fond de notre cour…
— Un graffiti ? Dites-m’en davantage…
— N’y comptez pas. Je ne veux pas finir comme Joe. Pas pour une simple parole. Les injures sont comme les vérités : des choses relatives. Chacun les entend comme il veut. Je n’en dirai pas davantage.

Limaille souligne dans son rapport le mot : graffiti. Il faut en parler à Tranchant. Et si Joe n’avait fait que rapporter innocemment le graffiti à ses collègues ? Probablement ce mot le choquait lui aussi. Une oreille malencontreuse aurait entendu cette injure, sans le contexte, et aurait porté plainte contre Joe. Ce genre de chose peut sûrement arriver.
Tranchant est dans son bureau, en train de se couper les ongles. Il chasse les rognures du dos de la main et prend le dossier que Limaille lui tend. Il lit ses remarques sur l’histoire du graffiti.
— Qu’en pensez-vous ?, demande Limaille.
— C’est insuffisant. Et quand bien même, si cela devait prouver quelque chose, ce ne serait pas en faveur du dénommé Damoclès.
— Comment Monsieur ?
— Si le graffiti était dans sa cour, cela veut dire que Joe Damoclès pourrait tout à fait en être l’auteur. Cela étant dit, j’ai lu le rapport des enquêteurs qui ont fouillé l’immeuble. Il n’est question nulle part de ce graffiti.
— On l’aura sans doute effacé…
— L’affaire est bouclée, Limaille. Dix témoins ont entendu Joe Damoclès proférer l’injure. Nous n’avons pas besoin d’autres preuves. La bonne nouvelle, c’est qu’il semble avoir agi en solitaire. Ce n’était qu’un détraqué de plus, caché sous un masque de bon citoyen.
Tranchant referme le dossier Joe Damoclès et le donne à Limaille avec l’ordre d’en faire une copie et de la porter au bureau de Monsieur Dogson. Puis Tranchant ouvre un second dossier et y glisse le rapport d’interrogatoire avec une photo de la fiancée. Avant de partir, Limaille le voit appliquer le tampon : CAS SUSPECT !

Limaille emprunte le grand ascenseur vitré qui mène à l’étage de Monsieur Dogson. La journée touche à sa fin. Par les vitres de l’ascenseur, il peut voir la ville et la mer qui s’étendent à perte de vue. L’une est rouge, l’autre noire. Le ciel au-dessus d’elles a l’air d’une chape de plomb.
L’ascenseur s’arrête. Limaille traverse un couloir jusqu’au bureau de Monsieur Dogson. Il sonne. La lourde porte plaquée d’or s’ouvre. Là, dans un vaste bureau, un large fauteuil, et dans le fauteuil tournant le dos à son visiteur, un homme dont ne voit que la main puissante qui tapote un cigare au-dessus d’un cendrier.
— Entrez, dit l’homme. Je vous écoute.
Il a une voix profonde. La voix que l’on prêterait au père de tous les hommes.
— Monsieur Godson… Dogson, pardon. Voici le dossier de Joe Damoclès.
— Bien. Laissez-le sur la table basse. Je le lirai.
Limaille dépose le dossier. Il s’apprête à partir, mais une pensée le retient. Il jette un œil autour de lui. Il lui semble qu’il ne voit ni microphones ni caméras.
— Monsieur, demande-t-il avec un peu d’appréhension. J’aimerais vous dire un mot, un simple mot. Je voudrais savoir ce qu’il vous fait.
— Faites-vite, je suis un homme très occupé.
Limaille hésite un instant. Il prononce l’injure. Celle-ci semble résonner dans le bureau. Monsieur Dogson porte le cigare à sa bouche. Un nuage de fumée bleue s’élève au-dessus de son siège. Puis, Limaille l’entend rire, un bon gros rire franc qui vient de l’âme.
— C’est très bien, mon petit. J’apprécie votre franchise. Laissez-moi travailler maintenant.

Lorsqu’il emprunte une seconde fois l’ascenseur pour redescendre, Limaille sent qu’un gouffre s’est ouvert dans son esprit. Ses idées tournoient dans le vide avant de s’y perdre. Il n’est plus certain de rien.
Là-bas sur la mer, un navire prend la direction du large. À son bord, deux hommes en costume noir soulèvent un sac de forme allongée, à peu près de leur taille. Le sac est accroché à une boule de plomb. Ils le lancent par-dessus bord. Le sac et la boule de plomb descendent à pic. Les deux hommes restent penchés sur l’eau quelques instants. Bientôt, il n’y a plus la moindre bulle, plus le moindre remous. Alors le navire regagne la ville.

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