Carnets Vanteaux - Ma vie est une erreur, mon monde est un accident

Carnets Vanteaux - Ma vie est une erreur, mon monde est un accident

11 mai 2021 - par Morgane Rault 

La consigne : réécriture d’un texte de Gianni Rodari, « Tant de douleur pour rien », Le Livre des erreurs, trad. Jean-Paul Manganaro, Ypsilon éditeur, 2020. Voici son début :

« Un brave monsieur de l’Ain ou de l’Aisne rêva des années durant d’obtenir quelque titre honorifique. Finalement, grâce à de puissantes recommandations, il parvient à se faire décorer du titre de « chevalier ».
Mais imaginez sa déception et sa douleur lorsque le titre arriva et qu’il découvrit qu’on l’avait fait… « chevallier », avec deux « l ».
— Qu’ai-je donc à faire d’un titre erroné ? se plaignait-il auprès des siens. Les gens vont rire de moi.
Les gens avaient d’autres soucis en tête. Mais ce brave monsieur de Tours ou Saint-Estèphe n’eut de répit qu’il n’eut confié ses peines au puissant personnage qui l’avait recommandé.
— Nous allons prendre tout de suite des mesures, le consola le personnage. Je vais te faire commandeur.
Cette nouvelle se sut à l’entour. Tout le monde courait se féliciter avec l’attitré.
Le titre arriva dans un paquet scellé avec de la cire à cacheter. Le brave monsieur de Lyon ouvrit le paquet les mains tremblantes et… tomba au sol dans les pommes.
Le pauvre ! On l’avait fait « comandeur » avec un seul « emme ». (…) »


Ma mère est tombée enceinte accidentellement, alors on peut dire que je suis venue au monde par erreur. Quand mon père m’a reconnue, il a fait une erreur en épelant mon prénom. Il a écrit Anna sans « H », alors que ma mère y attachait une importance particulière.
Je faisais beaucoup de fautes d’orthographe, à l’école. J’ai eu mon bac par erreur, parce qu’ils ont confondu l’une de mes copies avec une autre Anna, sans « H », évidemment. Suite à cela, les parents de l’autre jeune fille ont fait un procès aux correcteurs des épreuves, mais grâce à une erreur de justice, le tribunal a déduit que la fameuse copie était bien la mienne. Je me suis lancée dans des études de langues par dépit, parce que je n’étais pas bonne élève dans les autres matières.
Je ne suis ni particulièrement douée sur le plan scolaire, ni assez jolie pour qu’on me propose un poste avantageux, je n’ai finalement jamais travaillé dans les domaines qui m’intéressaient.
Pendant quatre ans, j’ai suivi une formation en gestion et en management. En parallèle, je travaillais comme femme de ménage dans un supermarché. Entre l’apprentissage et la vie active, je devais effectuer quatorze heures par jour, alors je n’avais pas beaucoup de temps pour vivre la vie qui m’avait été offerte par erreur.
Les gens disaient souvent de moi que j’étais aigrie, impatiente et peu sociable, mais cela m’arrangeait bien parce que je n’avais pas le temps de les voir.
Mes grands parents sont morts à quinze jours d’intervalle et toute ma famille m’a reproché le fait de ne pas être allée souvent les voir.
Le patron du supermarché a exigé que nous fassions plus d’heures, parce qu’il manquait de personnel. J’avais vraiment besoin de cet emploi, alors j’ai abandonné ma formation. Je travaillais malgré tout quinze heures par jour, parce que j’avais aussi mon propre ménage à faire chez moi, le soir.
Lors d’une soirée arrosée, je suis accidentellement sortie avec un certain Bernard… Ou Oscar, je ne me souviens plus vraiment. Evidemment, à mon tour, je suis tombée enceinte par erreur. Etant donné que ma tête ressemblait à une chenille difforme, et mon corps, à un manche de guitare, le fameux Richard devait être aussi ivre que moi. J’ai fait une fausse couche quelques mois plus tard.
Mon médecin m’a diagnostiqué une dépression dans les deux semaines qui ont suivi, mais je n’ai jamais vraiment voulu me soigner parce que d’une part, je n’avais pas le temps, et d’autre part, je n’avais pas envie que mes collègues me traitent de folle. Le terme « aigrie » m’allait beaucoup mieux. Le soir-même, ma mère m’a envoyé un texto pour me dire que mon père était hospitalisé à cause de son cancer de la peau. Elle m’a dit « Hannah, avec deux ‘H’ », ce serait bien que tu sois un peu plus disponible pour ton pauvre père, si ce n’est pas trop te demander. Tu n’étais déjà pas là pour tes grands-parents… Tu sais, courir après les heures de travail et l’argent ne t’offrira jamais le bonheur du partage en famille. » Ma mère ne m’a jamais donné un centime, depuis mes seize ans.
J’ai voulu me rendre à l’hôpital de mon père le lendemain, mais les visites prenaient fin à dix-neuf heures, alors j’ai grillé un STOP, et j’ai eu un accident. J’ai été transféré au même hôpital que lui. La bonne nouvelle, c’est que pendant mes six semaines d’hospitalisation, j’ai pu dormir des nuits complètes.
En rentrant chez moi, j’ai reçu beaucoup de courrier de la part de mon entourage qui devait probablement se soucier de mon état de santé. J’ai reçu : des factures d’électricité, une convocation à la gendarmerie pour « Non respect du code de la route », un rappel de retard de payement, deux lettres de la part d’associations qui demandaient des dons pour les millions de baleines tuées chaque année, et pour le petit César, atteint d’une malformation précoce, un bon d’achat de cinq euros pour les rayons charcuterie de chez Cora, les précieux courriers des impôts et un avertissement de mon patron, parce que durant mon absence, le ménage était mal fait.
Comme je suis végétarienne, je me suis cuisiné une soupe de brocolis, des petits pois carottes et de la salade verte, mais les brocolis étaient périmés, alors j’ai été malade toute la nuit.
J’ai avalé deux boites de Xanax avec quelques verres de Whisky pour pouvoir dormir en paix.
Je me suis réveillée à l’hôpital, toujours le même, apparemment, ce sont les huissiers qui m’ont découverte chez moi, dans le coma. Les médecins m’ont dit que je venais de faire la pire erreur de ma vie et que j’allais être suivie par un psychologue pendant les prochains mois.
Je voulais simplement dormir, et même là, encore, il a fallu que les huissiers me réveillent.