Carnets Vanteaux - Pyjama froid

Carnets Vanteaux - Pyjama froid

15 février 2022 - par Gaïa Raimbault 

Je me souviens de mon petit pyjama et de mes yeux qui ne voulaient pas s’ouvrir. Je me souviens que c’était difficile. Sortir de mon sommeil paisible, on m’avait arraché de mon lit chaud et on m’avait extirpé de ma grosse couette. La nuit battait son plein et j’étais sorti de mon sommeil profond, là debout à quatre heures du matin. Je ne quittais pas mon pyjama, personne ne m’habillait. Je restais là debout quelques instants, à ne pas savoir quoi faire de moi. Je me souviens de cette impression, que mon corps n’était pas là où il fallait, toujours dans le passage, pas là où il devait être, encore en haut alors qu’on me demandait de descendre. Ce sentiment très précis de ne pas savoir quoi faire de moi, de ne pas savoir me situer dans l’espace, comme un pion qu’on déplace aux échecs parce qu’on ne sait pas où le mettre. Mes paupières ne voulaient pas s’ouvrir et mon corps ne faisait pas d’effort. Puis ma mère m’a prise dans les bras dans mon petit pyjama tout moche. Elle m’a habillé chaudement et a claqué la porte de la maison. Dehors il faisait noir et humide. Je sentais qu’elle se dépêchait, elle veillait à m’exposer le moins longtemps à l’hostilité de la nuit. Elle ouvrit la portière, veilla à ne pas cogner ma tête contre la carcasse de la voiture. Elle cala mon petit corps sur le siège, boucle ma ceinture et me donna un gros oreiller. La portière claqua. Alors j’ouvris les yeux. À côté de moi, mon tout petit frère dormait. Il était minuscule, mon père tourna la tête et me regarda « rendors-toi ma puce ». Sa voix se heurtait à l’opacité de l’habitacle. Je sentais le coffre plein, les sièges arrière encombrés. Tout l’intérieur de la voiture avait été optimisé et chaque petit rien avait été comblé. On partait. Mon petit frère dormait profondément, les remous de mes parents n’avaient pas réussi à lui faire ouvrir les yeux. Je me souviens que la voiture était chaude. Mes parents avaient pris soin de chauffer la voiture pour ne pas que nous attrapions froid. Avec leur prévenance, ils avaient rendu le moment presque agréable. La voiture enfumait la petite cour et le pot d’échappement venait se heurter aux murs de pierres. Ça sentait l’essence et me donnait vite la nausée. Je me souviens de cette chaleur artificielle et de cette odeur d’essence. L’odeur m’empêchait de me rendormir. Ma tête posée contre la vitre froide. Elle était dure et inconfortable. Alors ma mère élaborait des stratégies. Elle passait ses mains derrière l’appuie-tête et tentait de me fabriquer un petit coin doux en coinçant l’oreiller dans le recoin de la portière. Là, tout était calme. La voiture ronronnait. L’oreiller absorbait les secousses de la route. Ma tête posée sur l’oreiller dans la nuit noire. Je fixais les étoiles qui criaient leur lumière. J’étais là, presque bercée par le trajet. Puis soudain, je vois une boule blanche dans le ciel. Cette boule n’est pas très grande, mais suffisamment pour se distinguer des étoiles. Je ne m’assoupis plus du tout. D’un coup, je m’éveille. Cette petite lumière est là, dans le ciel. Comme en lévitation, elle ne bouge pas. Elle ne tremble pas, elle est fixe, presque en suspens. Et comme ça, la nuit l’aspire, elle s’élance très vite vers le haut et disparait. Je ne la verrai plus jamais. Cette nuit-là, j’ai mis du temps à m’endormir. Mais les six heures de route ont finalement eu raison de moi. La radio diffusait radio nova et la chronique matinale m’a réveillé. Il faisait soudain plus chaud, mais cette fois-ci le soleil chauffait la luminosité du ciel. On avait traversé plusieurs départements et on arrivait enfin dans le sud. Tout était chaud et lumineux.