Dakar, point de bascule

Dakar, point de bascule

17 mars 2019 - par Arnaud Galy 
Le festival 10 sur 10 de Dakar - © Arnaud Galy - Agora francophone
Le festival 10 sur 10 de Dakar
© Arnaud Galy - Agora francophone

Tous les observateurs le disent, la francophonie des décennies à venir prospérera sur le continent africain. Encore faut-il que la volonté politique et les systèmes éducatifs des pays concernés par cet avenir annoncé radieux soient au service de cette vision. Maghreb et Moyen-Orient, Afrique subsaharienne, région des Grands Lacs, autant de perspectives radieuses si... avec des « si » les beaux parleurs promettent toujours de merveilleuses chimères. Le journal quotidien « Le Monde » publiait ces jours derniers un article illustrant le cas du Sénégal. Pays phare de la francophonie qui pourtant montre quelques signes d’essoufflements quant à la position de la langue française tant à l’école que dans la société. Sénégal, où, justement, 10 sur 10 fait escale à l’occasion de son premier festival africain.

Outre l’excitation de la première fois, le remarquable dans cette histoire est que 10 sur 10 modifie là sa philosophie de base. Une évolution qui cache en fait une révolution. Reprenons : dans la tête de ses créateurs, Jan Nowak et Iris Munos, 10 sur 10 était une offrande faite aux élèves de classes de FLE. L’idée était de considérer ces jeunes comme les futurs animateurs de la francophonie de terrain et qu’il fallait leur fournir des outils d’apprentissage de la langue alliant exigence et plaisir. Ces élèves et leurs professeurs étaient – et sont toujours – polonais, bulgares, moldaves, états-uniens, brésiliens... Tous issus de pays où la francophonie n’a rien d’une évidence. Le concept était établi et tel un paquebot de croisière, son sillage était rectiligne. Mais voilà que durant ces deniers mois une tempête s’est abattue sur le paquebot. Ballottés et interrogés, les deux commandants de bord ont analysé la situation et ont sans frémir changé de cap. Non pas pour se mettre à l’abri le temps de retrouver leurs esprits, plutôt pour mieux accompagner le mouvement. Que diable s’est-il donc passé ?

Un constat, avant tout. Les pièces 10 sur 10 écrites depuis 5 ans par les auteurs conviés à participer aux résidences polonaises d’écriture n’ont pas pris leurs jeunes lecteurs pour des ignorants à qui le travail devait être mâché. Les histoires sont solides, abordent des thèmes d’actualité parfois durs, elles sont servies par du vocabulaire sans concession quitte à être difficiles à maîtriser et à mettre en scène. Qu’importe, surtout ne pas prendre le lecteur pour une truffe ! Il est apparu, insidieusement, que les pièces étaient des supports plus que convenables pour tous types de publics. FLE ou non ! À cela, s’est ajouté le contact avec des enseignants tunisiens. Même si l’apprentissage de la langue française connaît quelques ratés en ce pays fondateur de la Francophonie institutionnelle, grâce au président Bourguiba, force est de constater que les apprenants ne peuvent être mis sur le même plan qu’un jeune macédonien ! Les recueils de pièces 10 sur 10 circulent par cartons entiers au pays du jasmin et des professeurs marocains et algériens ont rejoint la ronde sans se faire prier. Dans le même temps arrive le projet Molière, labellisé, excusez du peu, par la Comédie française. Hors de question de produire des sous-pièces ou du Molière au rabais tamponnés du sceau de la « grande maison ». Voilà donc 10 sur 10 en attente d’un recueil prometteur qui, sans aucun doute, attirera l’attention des professeurs de français quels qu’ils soient. Enfin, Dakar. Non seulement la capitale sénégalaise accueille le premier festival 10 sur 10 en Afrique, mais elle devient par la même occasion la vitrine définitive qui montre que l’initiative 10 sur 10 ne peut plus se cantonner à la jeunesse FLE. Terminé, la vision à la jumelle, dorénavant, l’optique est le grand-angle ! En quelques mois, 10 sur 10 a basculé vers le vaste monde. Rien que ça !

Que s’est-il donc passé à Dakar, sur scène et en coulisse, hier et aujourd’hui ? Tout d’abord, 10 sur 10 compte un allié de choc sur place. Xavier Wasson est l’Attaché de coopération éducative de l’Institut français de Dakar. Il a vu naître 10 sur 10 alors qu’il était en poste en Pologne. Séduit par le projet et par l’enthousiasme communicatif de Jan et Iris, il a tout de suite voulu importer l’idée au Sénégal. À l’automne dernier, Jan et Iris se sont envolés pour Dakar afin d’y animer une session de formation auprès de professeurs désireux de monter une pièce avec leurs élèves. Pour le moment, la majeure partie des enseignants concernés, sont des Français en poste au Sénégal. L’étape suivante sera d’impliquer davantage les professeurs de français sénégalais. Un festival se profile à l’horizon 2020, itinérant sans doute afin de ne pas défavoriser les écoles éloignées de la capitale même si un festival de clôture se tiendra à Dakar. Tout ceci est en gestation dans les coulisses... Qu’importe si des détails peuvent encore être modifiés, le paquebot s’est de nouveau mis en branle, prêt à apporter son soutien à tous les « petits soldats » pacifiques de la langue française dans le monde que sont les enseignants. Éternel lieu commun, la jeunesse porte l’avenir sur ses épaules ; 10 sur 10 et son approche de la langue française au travers du théâtre sera à leur côté. Iris et Jan ne sont pas prêts de sauter par dessus bord. Le paquebot navigue à toute vapeur... pourquoi pas le Cambodge, l’Ouzbékistan, l’Égypte, la Suisse romande, le Cameroun et la Terre Adélie. Là, non. Ne nous emballons pas, les manchots ne sont pas encore prêts pour le multilinguisme. Toutefois, 10 sur 10 fait indéniablement partie de l’arsenal de promotion de la langue française, y compris dans les pays où elle tangue !