Irena Pejak - S’exprimer, rencontrer, connaître

Irena Pejak - S’exprimer, rencontrer, connaître

8 février 2022 - par Madalina Spulber 
 - © Irena Pejak
© Irena Pejak

Irena Pejak est originaire de Kresevo, une petite ville au pied des montagnes située à quelques kilomètres de Sarajevo où elle passe sa première année en master à la Faculté de Lettres. Irena pratique de nombreuses langues : à part l’espagnol, le russe et l’allemand, elle est en train d’étudier la littérature française et italienne. Sa grande passion pour cette diversité vient surtout de son désir profond de s’exprimer, rencontrer et connaître.

D’où vient ton attachement particulier pour la langue française ?

Je n’ai jamais étudié le français avant de commencer la faculté. Chez nous, l’allemand et l’anglais sont obligatoires à l’école, donc je n’ai pas eu trop de contacts avec le français. Après le lycée, la seule chose que je savais était que j’allais déménager à Sarajevo et que j’allais étudier les langues. Ce qui m’avait attirée c’était surtout la belle ambiance, lors des journées portes ouvertes, autour du stand du département de romanistique, animé par les professeurs de français et d’italien. Quand j’ai présenté mes choix à mes parents, ils ont quand même froncé les sourcils. Ils m’ont conseillé de choisir l’anglais ou l’allemand, quelque
chose de sûr et de rentable : « Que vas-tu faire avec l’italien et le français ? Ce sont des langues qui ne rapportent pas ! » Ils pensaient que je n’allais pas réussir. En même temps, on les compte par centaines, les étudiants qui optent pour ces langues qu’on considère « rentables », la compétition est plus rude chez eux. Je pense que ce serait plus facile pour les francophones de se trouver un travail après, car nous sommes moins nombreux, et nous
sommes, en grande majorité, surtout des filles, fortes et pleines d’ambition.

Récemment tu as pris part à un atelier média francophone organisé à Banja Luka par l’association Téméco, et tu as même participé à la rédaction d’un reportage très intéressant, diffusé sur Arte et le Courrier des Balkans, sur le cannabis thérapeutique en Bosnie Herzégovine. Après cette expérience, serais-tu intéressée de poursuivre une carrière dans le journalisme ?

C’était une très belle rencontre entre nous, les étudiants en langue française de la faculté de Sarajevo et de Banja Luka avec des étudiants en journalisme venus de France et de Suisse. Nous avons beaucoup travaillé, nous étions répartis dans des équipes afin de mieux accorder le travail du journaliste avec le travail du traducteur et en faire sortir les meilleurs résultats. Comme je n’avais pas du tout d’expérience dans le journalisme, je pensais que j’allais faire seulement la traduction, mais au fur et à mesure, cela devenait plus intéressant, car il fallait apprendre comment poser des questions pendant les entretiens, comment vaincre sa timidité en allant à la rencontre des bonnes personnes à interroger, comment rédiger et mettre en ordre toutes les pièces du puzzle d’un reportage. J’ai beaucoup aimé ce type de travail, mais je ne pourrais pas le faire toute seule, sans un vrai journaliste à mes côtés. J’aimerais faire un peu de traduction et un peu de journalisme, le travail de fixeur me sourit beaucoup plus.

Comme tant d’autres pays des Balkans, la Bosnie Herzégovine est confrontée avec ce qu’on appelle la fuite des cerveaux, c’est-à-dire que beaucoup de jeunes diplômés comme toi tentent leur chance ailleurs, le plus souvent en Europe de l’Ouest. Comment imagines-tu ton avenir ?

C’est vrai que beaucoup de jeunes comme moi sont parfois découragés au fur et à mesure qu’ils assistent à la corruption ambiante et au népotisme. On devient cynique devant l’injustice et l’impunité. Toutefois, moi je veux garder espoir. Je voudrais rester ici en Bosnie et que les choses changent. Si cela n’arrive pas, alors je tenterai de partir vivre là où on me donnera l’accès à tous mes droits, là où on ne me volera pas mes chances. Je ne pense pas que je « fleurirai » dans un autre pays, car j’aime beaucoup la Bosnie, ses villes, ses gens et son climat. Le problème n’est pas du côté des gens ordinaires, mais plutôt de ceux qui se donnent le pouvoir de faire tout pour que ce pays ne fonctionne pas. Notre génération espère le changement.