Jours tranquilles à Jérusalem, ou comment marcher sur la braise ?

Jours tranquilles à Jérusalem, ou comment marcher sur la braise ?

29 septembre 2019 - par Arnaud Galy 
 - © Arnaud Galy - Agora francophone
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Parler de Jours tranquilles à Jérusalem c’est d’abord évoquer un absent omniprésent, Adel Hakim. Cet homme de théâtre, disparu durant l’été 2017, était ami de longue date de Mohamed Kacimi* et Jean Claude Fall, le metteur en scène et acteur de la pièce. Souvent, et depuis longtemps, Adel Hakim et Jean Claude Fall s’étaient promis de monter un spectacle qui parlerait du conflit israélo-palestinien. La maladie d’Adel Hakim coupa court à ce projet artistique qui promettait tant les deux hommes semblaient faits pour s’atteler à un sujet aussi ardent qu’ardu.

Vint alors l’idée de tordre le cou au destin et de, malgré tout, concocter une pièce qui reprendrait tous les paramètres. Adel Hakim avait écrit, en 2015, Des Roses et du Jasmin, texte théâtral qui décrivait la vie de Miriam, jeune femme juive ayant quitté l’Europe en 1944 pour Jérusalem et de sa fille Léa dont les vies amoureuses et familiales allaient s’entremêler avec l’histoire sanglante et torturée de la Palestine et de l’État d’Israël. Ne reculant devant rien pour mener à bien son œuvre, Adel Hakim propose au Théâtre National Palestinien de Jérusalem de monter la pièce avec des acteurs palestiniens. Il embarque avec lui Mohamed Kacimi à qui il demanda d’écrire le journal de bord de cette épopée théâtrale.

La pièce jouée dans le cadre des Zébrures d’automne est une adaptation pour le théâtre de cette chronique demandée par Jean Claude Fall à son ami Mohamed Kacimi. Ainsi, le premier nommé parvient à tenir sa promesse et rend ainsi hommage à son compagnon de route décédé.

Le spectateur est propulsé sur la scène du Théâtre National Palestinien de Jérusalem pour assister aux répétitions de la pièce et surtout aux interrogations, dénis, différences de vue et l’incapacité des uns et des autres à s’accorder sur une version de l’Histoire. La vérité étant déplacée en fonction de qui s’exprime, chacun la sienne, comme souvent. Quant à la possibilité de parler librement d’un sujet aussi scabreux dans un théâtre palestinien dans Jérusalem sous contrôle israélien, on imagine bien l’oppressante difficulté. Chaque mot, même le plus apparemment basique, est un défi à relever : Palestinien, Musulman, Arabe... Israélien, Juif, Sioniste. Un tapis d’œufs !

Que dire, que ne pas dire ?
Les auteurs, de Hakim à Kacimi en passant par Fall, tous furent ou sont confrontés au même dilemme : que ne doit-on pas dire pour que le spectacle puisse être joué ? Il est important que certaines paroles soient exprimées, soient entendues quitte à ce qu’elles soient atténuées voir légèrement autocensurées. Et, comme l’entièreté de la pièce se déroule en immersion côté Palestinien et que l’histoire n’est ni toute blanche, ni toute noire, il faut jouer de finesse, d’humour, de provocations calculées et de contrepoints appuyés pour ne pas tomber dans le piège du militantisme frénétique. Les dialogues tapent là où ça fait mal, y compris sur la tête de l’Autorité palestinienne. S’il ne faut donner qu’un exemple du déséquilibre instable sur lequel la pièce repose ce serait celui de la comparaison répétée entre la situation dramatique des Palestiniens d’aujourd’hui avec la Shoah. Braise incandescente.

Faire jouer à des Palestiniens, le rôle de Juifs et même demander à une actrice de chanter en Yiddish... Adel Hakim ne reculait décidément devant rien. Jean Claude Fall et sa troupe, non plus... Le plus « dingue » est que le rire et l’humour ne sont jamais très loin, l’humour du désespoir. L’humour juif, quoi !

* Auteur du texte « Jours tranquilles à Jérusalem »

Les photographies ci-dessous, ainsi que celle du logo, sont prises lors des répétitions du 29/09. Assister à des répétitions d’une pièce qui parle de la répétition d’une pièce est un exercice de style enthousiasmant !


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