francophonie, OIF, Francophonie, Organisation Internationale de la Francophonie, langue française, diplomatie culturelle, littérature, théâtre, festival, diversité culturelle, les francophonies

MENU
Le blogue engagé de Tülay Torun

Le blogue engagé de Tülay Torun

9 février 2026 - par Tülay Torun 
 - © Gerda Wegener - Trois femmes sous un parapluie
© Gerda Wegener - Trois femmes sous un parapluie

23 02 2026

Pinar Selek et Tülay Torun
© Aimablement prêtée par Tülay Torun

Lever la tête : quand la recherche devient un acte de résistance

Il est des livres qui naissent du silence imposé, et d’autres de la fidélité obstinée à la vérité. Lever la tête de Pinar Selek appartient à ces œuvres rares qui portent à la fois la mémoire de la souffrance et la persévérance de la pensée.

En 1995, une chercheuse choisit d’écouter celles et ceux que l’histoire officielle ne veut pas entendre. Elle observe, recueille des paroles, tente de comprendre la résistance kurde avec la patience du travail sociologique. Ce geste simple — comprendre — devient alors un acte de défi. Car dans les temps de peur, la connaissance elle-même peut être considérée comme une faute.
L’arrestation, la prison, la torture et les procès n’ont pas seulement cherché à briser une femme ; ils ont voulu interrompre une recherche. Pourtant, la pensée possède une obstination que la violence ignore. Elle survit, elle attend, elle revient.

La publication de Lever la tête est ainsi moins une réparation qu’une affirmation : celle qu’aucune autorité ne peut durablement confisquer la vérité vécue. La sociologie y apparaît dans sa forme la plus essentielle — une manière de témoigner du réel, de préserver la dignité des voix fragiles, de refuser l’oubli.
Pinar Selek rappelle, par son travail et par son courage, que comprendre le monde n’est jamais un geste neutre. C’est une responsabilité. Et parfois, une résistance.

Pinar Selek, Lever la tête — La recherche interdite sur la résistance.
Essai, paru le 6 février 2026 (broché).


Rendez-vous :
Lundi 16 février – Paris
📍 Amphithéâtre, 12 rue de l’École de Médecine, 75006 Paris

Les places sont comptées, merci de réserver ☝🏻

Nous serons là pour soutenir Pınar Selek et sa famille car soutenir Pınar, ce n’est pas un geste symbolique : c’est affirmer que la liberté académique, le droit des exilé·e·s et l’engagement intellectuel face aux injustices sont des valeurs qui doivent être défendues.

Pınar, chercheuse et militante, a consacré sa vie à observer, comprendre et documenter les dynamiques socio-culturelles kurdes en Turquie, malgré arrestation, exil et persécution judiciaire. Son travail est un témoignage de résistance pacifique et de rigueur scientifique, mais aussi un appel à ne jamais détourner le regard.

Lever la tête, résister à l’effacement, témoigner contre l’oubli : pas seulement un retour sur un passé douloureux, c’est un acte de résistance intellectuelle et de création.

Ma chère Pınar, je me réjouis de t’accueillir un jour en Suisse ✌️

PS : le prochain prix de la paix, on le veut pour Pınar. Elle le mérite pleinement.

Pinar Selek
© Aimablement prêtée par Tülay Torun

15 02 2026

Il semble que la dignité dérange davantage que la violence qu’elle a traversée.

Certains auraient sans doute préféré une femme courbée, le visage défait, les yeux noyés de larmes — une victime conforme à l’idée que l’on se fait de la souffrance acceptable.
Une femme debout, en revanche, trouble le scénario. Une femme qui parle sans trembler, qui ne s’excuse pas d’exister, qui refuse la honte qu’on voudrait lui assigner — voilà qui devient suspect.
Aurait-on davantage cru sa parole si elle s’était présentée brisée ?
Comme si la crédibilité d’une femme dépendait encore de sa capacité à se montrer détruite.
Désolée de décevoir les amateurs de tragédies dociles : se relever est parfois la forme la plus radicale de résistance.

Sa force n’efface rien. Elle éclaire, au contraire, le sort de toutes celles que la violence a salies, blessées, parfois détruites à jamais — et qui, pourtant, continuent de vivre.
Le courage dérange toujours plus que la chute.
Continuez d’exister, Chère Madame.

Gisèle Pelicot

25 01 2026

— Kurdistan

Les images sont insoutenables parce qu’elles sont volontairement humiliantes.

Un combattant jihadiste affilié à Damas exhibe la tresse coupée d’une combattante kurde tuée à Raqqa. Ce geste n’est pas anecdotique. Il vise à rappeler aux femmes kurdes qu’elles devraient avoir peur. C’est une stratégie ancienne : terroriser en profanant, dominer en déshumanisant.

La réponse est venue des femmes elles-mêmes. Sur les réseaux sociaux, elles se filment en train de se tresser les cheveux. Le geste est simple, sans mise en scène. Il ne cherche ni l’émotion facile ni l’indignation spectaculaire. Il affirme une chose essentielle : on peut tuer des combattantes, on ne fera pas disparaître ce qu’elles incarnent.

Cette mobilisation dit aussi ce que beaucoup refusent de nommer. La guerre menée contre les Kurdes est une guerre contre l’émancipation des femmes. Couper une tresse, ce n’est pas seulement mutiler un corps, c’est tenter d’effacer une identité politique. Face à cela, la tresse devient une ligne de front, une continuité assumée, un refus clair du silence.

Au Rojava, la résistance n’a rien d’un mythe romantique. Elle est quotidienne, organisée, lucide. Les femmes kurdes ne demandent pas la compassion. Elles exigent qu’on regarde les faits en face — et qu’on cesse enfin d’appeler « complexité » ce qui relève clairement de la barbarie.



Les tresses kurdes, ou ce que la barbarie ne parvient pas à détruire

Les tresses kurdes ne relèvent ni du folklore ni du symbole. Elles relèvent de l’existence.

On s’en prend aux femmes lorsqu’on veut atteindre un peuple à sa racine. Ce n’est ni accidentel ni marginal : là où les femmes tiennent, la transmission résiste — la langue, la mémoire, les gestes, la continuité du vivant.

Humilier les corps féminins est une stratégie de domination ancienne et parfaitement consciente. Mais aucune violence, aussi systématique soit-elle, n’abolit une mémoire partagée. Les cheveux ne sont pas des trophées. Ils disent l’appartenance, la continuité, le refus d’être effacées. On peut meurtrir des corps ; on ne détruit pas un peuple tant qu’il se sait vivant.

Face à ces réalités, l’invocation répétée du « conflit complexe » agit comme un écran de fumée. Elle neutralise la responsabilité, dilue les faits, et rend tolérable l’intolérable. Or la violence contre les femmes, les crimes de guerre et le terrorisme ne deviennent pas acceptables parce qu’on les enveloppe de prudence lexicale.

Être aux côtés des Kurdes ne signifie pas choisir un camp militaire ou idéologique. C’est refuser la normalisation de la barbarie. C’est rappeler que la paix ne se construit jamais sur l’humiliation des femmes ni sur leur réduction au silence. La paix commence précisément là : lorsque la dignité cesse d’être négociable.

Sur mes épaules repose un foulard kurde, peut-être vieux de plus de quatre-vingts ans. Un tissu usé par le temps, mais intact dans ce qu’il transmet. À la mémoire de mes ancêtres. Et à celles qui vivent encore, qui tiennent, qui survivent — face à la lâcheté humaine lorsqu’elle choisit le crime plutôt que la responsabilité.

Partagez cette page sur votre réseau :