Marie Caroline Camara… Un autre regard sur la ville de Saint-Louis par Ali Fofana

Marie Caroline Camara… Un autre regard sur la ville de Saint-Louis par Ali Fofana

21 décembre 2019 - par Ali Fofana 
 - © Ali Fofana
© Ali Fofana

À Saint-Louis, la Maison d’hôtes et galerie « Au fil du fleuve  », située à la rue El hadj Malick Sy, ex-rue Ribet, Quartier Sud, est l’adresse incontournable pour tout voyageur qui souhaite vivre la culture et découvrir le patrimoine de la ville historique. La maîtresse des lieux, Marie Caroline Camara, est une actrice culturelle et touristique qui depuis maintenant 12 ans essaye de transmettre sa passion aux voyageurs et à la jeunesse saint-louisienne. Rencontre avec une passionnée du patrimoine et de la culture africaine…

À la Maison des hôtes « Au fil du fleuve », on n’a pas le temps de s’ennuyer. Alors que la maîtresse des lieux « donne des clés de compréhension de la culture saint-louisienne » à un jeune couple qui vient d’arriver dans sa villa, en provenance du Canada, on a juste le temps de prendre place sur le canapé et de goûter au jus local, spécialité de la maison. Le circuit de la Maison, c’est le Parc aux oiseaux de Djoudj (la saison vient de rouvrir), les tisserands des ateliers Tess, chez la styliste Rama Diaw, l’archipel des Musées, la librairie-galerie « Agneau Carnivore », chez Oumar au NDar ndar Café, la Résidence d’artiste « Le château », la crêpe saint-louisienne etc. Car le Leitmotiv de Marie Caroline Camara est : « Les gens ne font pas de voyage de milliers de kilomètres juste pour découvrir nos plages. Je ne crois pas ».


© Arnaud Galy - Agora francophone

Pour cette Saint-Louisienne qui se définit comme « hybride » de par sa mère française et son père Sénégalais, la gestion du patrimoine et la préservation de nos cultures demandent une « certaine ténacité ». Il faudrait que le combat soit porté par des gens qui ont une vision du pourquoi sauver un patrimoine. Au fait, pourquoi sauver notre patrimoine issu de la colonisation ? Il semblerait que lorsque la question s’ouvre sur le patrimoine, il y a tout de suite de l’opposition. Et cette opposition, confirme Marie Caroline Camara, se fait avec la modernité. À en croire la promotrice culturelle, beaucoup d’adultes à Saint-Louis, et ailleurs dans le monde, se demandent pourquoi préserver le patrimoine ? Est-ce que c’est notre priorité ? « On peut le concevoir. Il y a d’autres priorités de santé, d’éducation, d’accès à l’eau potable, d’électrification de nos villes et villages, etc. ». Mais, pour elle il n’y a pas de désaccord. On peut travailler sur son patrimoine tout en avançant. Y compris d’un point de vue architectural. « Il faut qu’on avance. La petite partie de Saint-Louis qui est à préserver comme trace est toute petite par rapport à ce que représente l’ensemble de la ville. (…) La question se pose surtout lorsqu’il s’agit d’un patrimoine qui est en partie colonial. En partie, parce que je crois qu’il ne faut pas se tromper sur le rôle important que tout le monde a joué dans la construction de ce patrimoine. Pour moi, il est colonial certes, mais, il est aussi très hybride. De toutes les façons, c’est notre histoire. Je crois qu’il faut mieux la connaitre et garder les traces. Pour moi les traces, c’est important. On peut être pour ou contre. On peut avoir sa vision. Mais, pour nous qui voulons réécrire notre histoire, je ne vois pas comment on pourrait se passer de ces traces de l’histoire. Ce serait trop dommage de se passer des traces ».
Des traces, que Marie Caroline Camara a essayé de suivre. Il y a 12 ans, cette métisse avec des ancêtres paternels saint-louisiens, à l’aube de la retraite, décide de revenir à Saint-Louis pour lancer le projet de sa nouvelle vie. « Je crois, nous lance-t-elle avec le sourire, beaucoup aux séquences de vie., celle-ci sera essentiellement en Afrique. J’ai trouvé un jour cette maison. Je l’ai achetée. Et, comme je trouve que le patrimoine doit vivre (…) je me suis dit que ça me correspondais très bien. Au-delà de l’entretien du patrimoine, ce projet permet, d’échanger sur l’histoire de la ville, sur les enjeux au présent du continent, etc. J’ai toujours plaisir à recevoir des gens qui viennent de partout et qui représentent pour moi un canal de transmission de nos cultures ». Également derrière cette grande passion pour la culture saint-louisienne et pour son patrimoine se cache la volonté d’une mère qui craignait de perdre avec ses enfants cette racine, ce lien avec le Sénégal. « Mon mari, qui est maintenant décédé, était lui du Cameroun. J’étais venue avec mes enfants en vacances au Sénégal. Mais je sentais qu’on était en train de perdre cette racine. La peur d’avoir créé de la distance avec le Sénégal. Et de ne peut-être pas être capable de comprendre et de transmettre à mes enfants camerounais. Donc, il fallait s’engager dans un très joli projet. Saint Louis étant la ville de mes ancêtres sénégalais, je suis donc revenue ».


© Arnaud Galy - Agora francophone

À la Maison d’hôtes « Au fil du fleuve » pas de télévision… mais beaucoup de livres

La Maison d’hôtes « Au fil du fleuve » était un entrepôt du 19e siècle qui appartenait à la famille Devès, des mulâtres bordelais investis dans le commerce de la gomme arabique, et qui furent aussi très impliqués dans la vie politique de la cité. La patronne des lieux a une passion pour l’architecture et l’artisanat. Les meubles de la Maison sont inspirés de son métissage culturel, en matériaux bruts ou recyclés, entièrement réalisés par des artisans locaux. « Pour moi, cette histoire est importante. Je n’aime pas trop lorsqu’un tel édifice reste avec le seul statut de musée où il ne se passe rien. J’aime bien qu’une maison vive. (…) Chaque maison d’hôtes est un peu l’âme du voyageur. Elle est l’histoire de la maison et l’âme de l’hôte ». Trois chambres, quatre employés et un gardien de nuit… la Maison d’hôtes se veut « une maison familiale ». Un modèle qui rappelle celui de la France avec une toute petite structure. « Pas le droit d’avoir plus de 5 chambres et on doit vraiment habiter sur place. C’est-à-dire qu’on doit être là pour recevoir ses hôtes. Sinon, c’est autre chose. C’est une location ».
Pour comprendre « la relation d’amour » entre Marie Caroline Camara et ses hôtes, il faut chercher du côté de la lecture et de la gastronomie. La littérature, explique-t-elle, parce que, privilège de l’âge, on a le temps de lire davantage. À la Maison « Au fil du fleuve », on trouve des livres partout, à chaque coin de la villa. « Le christ selon l’Afrique » de Calixthe Beyala, « Temps de chien » de Patrice Nganang, « La vengeance du pardon », d’Eric-Emmanuel Schmitt, « Ladivine » de Marie Ndiaye, « Le porc épique » de Manuel Rui, « La Philosophie morale » de Assane Sylla, « Les naufragés de la méduse » de Jacques-Olivier Boudon et des centaines d’autres livres spécialisés, des revues de mode, des bandes dessinées pour enfants, etc. On trouve également un peu partout, les coups de cœur de la gestionnaire avec des œuvres des écrivains Sembene Ousmane, Thierno Monénembo, Chimamanda Ngozi Adichie, etc. « Des livres sur l’Afrique ou écrits par les auteurs africains. Des livres historiques et pour enfants. Des bandes dessinées africaines et du polar africain pour tous les goûts. Des romans en anglais. Car de plus en plus je reçois des clients anglophones. J’essaye également d’avoir la presse quotidienne, des revues, des journaux de mode. Je pense qu’à travers le livre on apprend beaucoup et ça permet de s’immerger dans le pays ». Il n’y a pas de télévision à la Maison d’hôtes « Au fil du fleuve ». C’est, assure Marie Caroline Camara, un choix. « Je ne sais pas si je saurais gérer le risque de bruit. Je n’ai pas voulu m’embêter. Je me dis aussi que les gens ne sont pas pour longtemps. Juste deux à trois jours. Du coup, il n’y a pas de télé, on ouvre un livre ».

L’autre raison pour laquelle les gens aiment bien la maison d’hôtes de Marie Caroline Camara, c’est sans aucun doute pour son petit déjeuner. Un incroyable assemblage de mets locaux, de parfums de délices de la nature avec du miel d’ici, du fromage venu d’un petit village peulh de Saint-Louis, le poivre de Saint-Louis (à mélanger avec le café) réputé pour être l’un des composants essentiels du célèbre « Café Touba », une bouillie de mil à sucrer avec du tamarin, du miel de la Casamance, des confitures Maison (Coco-Menthe, fruit de la passion, baobab, corossol, etc.), de la clémentine, de petites goyaves locales, des grenades, des fruits de la savane sénégalaise, du thé rwandais et kényan… une vraie table du roi et de la reine. « J’essaye de ne mettre que des produits locaux. Cela parce que je crois qu’il faut qu’on ait confiance en nous. Pour moi, la gastronomie fait également partie du patrimoine. La gastronomie et la lecture sont deux vecteurs pour s’ouvrir aux autres. Et le tourisme culturel reste très positif pour l’aménagement du territoire et pour les revenus que ça peut générer ». Croire au potentiel économique généré par la culture et le patrimoine. « C’est un gros chantier d’expliquer aux gens l’importance du tourisme »

À Saint-Louis au Sénégal comme à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire, une menace plane sur les sites classés au patrimoine de l’UNESCO. L’organisation onusienne vient d’ailleurs de dépêcher des experts dans les deux villes pour une évaluation de la situation. Sur la question de la menace sur le patrimoine et les actions à mener pour la sauvegarde et la promotion des sites, Marie Caroline Camara est catégorique. On oublie souvent, a-t-elle affirmé, les raisons du classement de nos villes comme patrimoine mondial de l’UNESCO. On n’est pas classé, explique-t-elle, parce qu’on a un bâtiment plus beau qu’un autre. « On est classé pour un ensemble architectural homogène. C’est-à-dire au niveau du plan, de la hauteur des maisons, des rues traversantes entre fleuves et océan avec de l’air qui circule, les balcons… ». Marie Caroline Camara dit alors comprendre l’inquiétude des acteurs culturels, de l’UNESCO et même des populations. Les gens sont inquiets, parce qu’une fois le site classé au patrimoine, ils ne pourront plus faire ce qu’ils veulent avec leur maison. « Ce qui est légitime. Les maisons sont à eux mais il faut comprendre les raisons et les intérêts du classement. Et surtout l’intérêt économique pour la ville. Ça me ferait mal pour les générations à venir de ne pas pouvoir bénéficier de cet atout économique ». La gestionnaire de Maison d’hôtes dit croire au potentiel économique généré par la culture et le patrimoine. Et que pour faire de la culture et du patrimoine un levier de développement économique et humain, il faut commencer par établir un programme culturel pour la ville où les touristes pourraient organiser leur arrivée autour d’un évènement. Ensuite, il faut communiquer pour « démystifier » la pensée populaire qui présente les hôteliers comme les seuls bénéficiaires du tourisme. Le tourisme culturel, naturel, durable a une valeur véritablement partagée. Peut-être, propose-t-elle, faut-il suivre la journée d’un touriste pour comprendre cet impact économique et humain. « Si je m’amuse à regarder un client de ma Maison d’hôtes. Il a pris un avion. Puis un taxi de l’aéroport de Dakar à Saint-Louis. Une fois à Saint-Louis, il ira manger dans les restaurants. Il va passer voir l’artisan qui est à côté et qui fabrique des œuvres incroyables. Et sûrement repartir avec quelques œuvres achetées. Il va se faire tailler une belle chemise chez la styliste de la ville, chez Rama. Il ramènera des tissus du marché, etc. Si on compare, en valeur, ces dépenses avec la nuit dans ma Maison, il n’y a pas photo. Ce montant est bien inférieur à ce qu’il a dépensé une fois hors de la villa. Malheureusement, ce n’est pas perçu par les gens d’ici ». Mais l’ancienne présidente de l’Office du tourisme de la région ne veut pas « sous-estimer le combat difficile » pour promouvoir la culture et le patrimoine. C’est un gros chantier d’expliquer aux gens l’importance du tourisme. « Puisqu’on a du pétrole et du gaz… On se dit qu’est-ce que le tourisme peut nous apporter ? Ça pervertit nos filles. En plus pour un pays musulman, attention, ils vont nous amener l’alcool, la prostitution, etc. Du coup, personne n’a envie de regarder de ce côté pour le développement économique  ».

Pourtant, rappelle Marie Caroline Camara, il y a des choses à faire pour aider cette jeunesse à dire non à l’immigration clandestine. L’actualité du naufrage d’un bateau de clandestins sénégalais et autres, au large de la Mauritanie, vient nous rappeler que nous devons agir. Est-ce qu’on peut se passer d’un levier économique comme la culture et le patrimoine ? « Je ne crois pas. Je pense que ce serait très dommage. Il faut informer les populations que le tourisme est un levier économique qui profite à tout le monde. Contrairement à ce que les gens croient. On pourrait commencer par doter la ville d’un agenda culturel. Il y a énormément d’initiatives d’activités culturelles à Saint-Louis. Du théâtre au conte, en passant par la danse, le jazz, le cinéma avec Le festival International du film documentaire qui démarre courant décembre ».

© Arnaud Galy - Agora francophone

Agir pour Saint Louis de demain… car « Le patrimoine ne va plus nous attendre longtemps »

Le temps presse pour Saint-Louis. On a presque envie de dire, comme pour les autres villes africaines classées au patrimoine de l’UNESCO, qu’une course contre la montre est engagée pour remporter la bataille de la préservation et de la valorisation du patrimoine culturel. Marie Caroline Camara est optimiste pour l’avenir de « sa ville ». Elle pense qu’il existe énormément d’initiatives privées comme les musées, etc. Plein de gens, assure-t-elle, ont envie de faire vivre la ville. « Je sens qu’il y a une énergie naissante. On a un quartier des pêcheurs incroyable. Il ne faut pas qu’on surpêche non plus. On a une énergie qu’on voit au niveau de l’autre côté du pont. Saint-Louis est comme un catamaran. On a une vieille île qui s’endort au milieu. Mais, ça bouge de l’autre côté », déclare-t-elle.

Journées portes ouvertes, application mobile pour découvrir Saint-Louis appelée « Touki Saint Louis »… les jeunes et les acteurs culturels tentent de s’adapter aux nouveaux enjeux. Le circuit de découverte de la ville traduit en espagnol, en anglais, en français et surtout en wolof pour permettre à toutes les populations de la ville d’en bénéficier. L’Association « Entre Vues », dont Marie-Caroline Camara est membre fondatrice, a un circuit qu’elle ouvre une fois par an avec la visite d’une vingtaine de maisons et plus de 30 lieux touristiques. Des étudiants se sont également appliqués pour être des assistants d’exposition. Des élèves de Saint-Louis ont aussi créé au sein de leur établissement des clubs patrimoine nommés « C’est à nous ». Mais, regrette la patronne d’« Au fil du fleuve », une fois partie pour l’université à Dakar, la chaîne est brisée. Il faut donc, plaide-t-elle, trouver un fil et des passionnés pour assurer la transmission. Ensuite se posent les questions du comment préserver tout ce patrimoine et continuer à faire vivre la culture ? Est-ce qu’il restera quelque chose de significatif dans 10 ans ? « Je pense tout l’un et tout l’autre. Oui et non. Parce que les maisons ne nous attendent pas. On oublie qu’on est une petite île au niveau d’un grand fleuve. Il y a de l’eau qui passe partout. On est au bord de la mer avec un climat qui attaque les murs. Ça fait quand même longtemps qu’elles sont là ces maisons. Donc, elles ne vont plus nous attendre longtemps. Où on y va où on n’y va pas. Il faut récréer des choses. Ce sont des enjeux pour tout Saint-Louisiens et Sénégalais ». C’est aussi un enjeu pour une Association comme « Entre Vues ». Pour Marie Caroline Camara, il ne faut pas forcément attendre les moyens pour agir pour la culture et le patrimoine. Les barrières qu’on rencontre, est-elle convaincue, ne sont pas des barrières de moyens. « Plutôt comment trouver l‘énergie ? Comment trouver de l’intérêt pour y consacrer du temps en tant que bénévole ? Ce qui n’est pas forcément dans notre culture, le bénévolat ». Selon Marie Caroline Camara, comme les jeunes, il faut continuer à s’interroger. Cette interrogation sur la réappropriation par la jeunesse de l’histoire africaine, de l’histoire de Saint-Louis. Et elle commence peut-être par l’ouverture d’un débat sur la présence de la statue de Faidherbe avec cette mention expresse « À Faidherbe, le Sénégal reconnaissant ». « Je me mets à la place des jeunes de 20 ans. Est-ce qu’on a envie de voir le Sénégal reconnaissant à son colonisateur ? On ne peut pas en avoir envie. Même si, et c’est logique, c’est lui qui a fait l’architecture de cette ville, le pont et a amené l’eau. Je comprends. On en discute souvent. Il ne faut pas être passéiste. Il ne faut que quelque bloque notre réflexion autour de la culture et du patrimoine. Il faut continuer à s’interroger. On ne peut pas nier son histoire. On ne peut pas faire comme si Faidherbe n’avait pas existé, je ne crois pas à cela. Mais, peut-être qu’il ne peut plus être sur cette place-là. Pas sur la place centrale. Dans un musée peut-être ? Je suis pour qu’on ouvre le débat et ne pas être bloqué sur ces questions ». Voilà qui donne matière à débat à la Maison « Au fil du fleuve »… autour d’un livre.


© Arnaud Galy - Agora francophone