L’UFAR invente un « sas de réintégration » pour les étudiants-soldats

L’UFAR invente un « sas de réintégration » pour les étudiants-soldats

Shant.
L’automne dernier, en pleine rentrée universitaire, l’Arménie a dû faire face à une agression militarisée de la part de son voisin azerbaïdjanais, envahissant l’enclave du Haut-Karabagh, soutenu par des troupes turques et des islamistes aux méthodes effroyables*. Devant la menace sur l’intégrité du pays, une vingtaine d’étudiants de l’Université Française en Arménie (UFAR) se sont engagés pour défendre leur patrie. 9 sont tombés.
L’UFAR a imaginé la mise en place d’une action de soutien aux étudiants-soldats en proie à de multiples maux et traumatismes.

5 février 2021 - par Arnaud Galy 
© UFAR

Pargev.
Bertrand Venard est le recteur de l’UFAR. L’homme est du genre réactif. Gestionnaire, certes, comme l’exige sa fonction, mais aussi humainement engagé auprès de ses étudiants. Cet engagement n’est pas de trop. L’Arménie est un pays sur le pied de guerre, ceinturée par des frontières fragiles et militarisées. Le conflit d’octobre 2020 est l’aboutissement sanglant d’une situation qui depuis des décennies hésite à s’enflammer. Hors conflit, les jeunes hommes du pays sont soumis à un service militaire actif. Durant deux ans, à leurs 18 ans révolus, ils sont immergés dans ce contexte de tensions et casques sur la tête ils patrouillent dans les montagnes sous la menace de snipers. L’asymétrie des moyens entre les armées et le climat continental qui provoquent des pics de chaleur ou de froid ne faisant qu’accentuer la tension que chaque appelé ou engagé gère comme il le peut.

David.
Régulièrement, de chaque côté de la frontière avec l’Azerbaïdjan, des hommes tombent. Bien entendu, ce n’est pas le rôle de l’UFAR de prendre parti en s’impliquant dans la géopolitique et les affaires militaires de son pays hôte. « Nous devons être vigilants à ne pas être belliqueux, de n’avoir ni casque ni revolver ! » souligne Bertrand Venard bien conscient des lignes rouges à ne pas franchir. Mais, organiser au mieux le retour des combattants et plus globalement celui des appelés, voilà une mission compatible avec le mandat de l’UFAR. Étudier en luttant contre le sentiment de culpabilité, le dégoût ou la peur que ressentent ces jeunes étudiants-soldats est un légitime blocage à la réussite des études. Contribuer à l’éducation de la jeunesse arménienne a d’autant plus de sens quand cette jeunesse est bousculée, malmenée, stressée, en danger...

Artak.
Dans un coin de sa mémoire, Bertrand Venard fait vivre l’image et le souvenir de son père et de son grand-père. Tout deux librement engagés dans des combats qu’ils auraient pu ignorer sans un grand sens de l’honneur et du devoir : un grand-père engagé volontaire après deux réformes successives, parti combattre aux Dardanelles parmi les Zouaves puis tué par un nazi en 1944 et un père tout autant engagé volontaire et débarquant en Provence aux côtés des Goumiers marocains. L’histoire familiale lui donne des idées sur ce que sont l’intégrité, l’engagement et l’honneur. Père et grand-père, comme d’inspirants fantômes guident Bertrand Venard dans la construction de son dossier consacré au programme de soutien aux étudiants-soldats. Un programme qu’il considère comme un devoir envers ces jeunes.

Areg.
Un devoir que les premiers concernés eurent du mal à cerner à leur retour du combat. Ils furent collectivement reçus par Bertrand Venard, les uns l’air absent, d’autres angoissés, sans parler de ceux inexpressifs comme des robots. Quant à ceux qui semblaient sereins, l’étaient-ils vraiment ? Une réunion qui ne fit que renforcer la conviction de l’équipe de l’UFAR qu’un soutien était indispensable. Récents combattants ou futurs appelés, même si le traumatisme subi ou à venir ne peut être comparé, ont ou auront presque tous besoin d’un soutien adapté, personnalisé, sur le moyen terme. Après quelques jours de réflexion, les 11 combattants, acceptèrent cette main tendue, conscients que reprendre leurs études était aussi indispensable que délicat.

Suren.
L’appui, « le sas de réintégration » que propose l’UFAR à ses soldats-combattants se scinde en deux branches : le suivi des études et le rééquilibrage de l’intime ! La première branche se règle au sein de la famille de l’UFAR. Des cours individualisés ou en très petits nombres permettent de rattraper les cours abandonnées aux semaines de guerre. La main tendue se traduit par des rencontres régulières les yeux dans les yeux et des courriels fréquents entre l’équipe de l’UFAR et les étudiants. Rééquilibrer l’intime n’est pas du ressort direct de l’UFAR, éthiquement parlant elle ne peut être directement impliquée. Bertrand Venard a donc sollicité les services d’une psychologue professionnelle avertie, apte à entendre des « jeunes qui ont perdu une guerre et qui doivent avouer leurs faiblesses, sans compter que souvent ils ont parfois un rapport difficile à la psychologie... Nous leur imposons trois rendez-vous, ensuite ils ont le choix de poursuivre ou non. La psychologue ne nous rend pas compte des séances. » Secret médical garanti.

Abgar.
Montrer l’attachement de l’UFAR à ses étudiants - à ces étudiants - est un acte indispensable à la remise sur les rails de ces derniers. « Pas de blabla moral, il faut du concret. L’UFAR a accordé une bourse intégrale à chacun des 11 étudiants revenus du combat et nous avons versé le montant d’une année d’études à chaque famille dont le jeune n’est pas rentré. Pour ces dernières, évidemment, cela ne remplacera jamais la perte d’un fils, mais certaines familles sont dans une grande pauvreté et c’est notre manière de montrer notre solidarité. Espérons que nous soyons copiés par d’autres universités ou institutions ici en Arménie ou dans d’autres pays. »

Vahe.
Quid du budget ? Indispensable question. L’UFAR a su rassembler autour du « sas de réintégration » un groupe de partenaires privés : des personnes discrètes, une banque, un fonds de pension, une association de la diaspora... Les donateurs* voient 100 % de leur don redistribué. « Nous n’avons pas 30 % de frais de gestion ! 1 euro versé est un euro distribué. Pas de goinfrerie au passage ! De plus, chaque mécène rencontre l’étudiant aidé... » Intégrité.

Harutyun.
Les prénoms précédant le début de chaque paragraphe sont ceux des 9 étudiants de l’UFAR morts au combat à l’automne 2020 lors du conflit au Haut-Karabagh. Ils avaient la vingtaine et étudiaient la gestion, le marketing ou le droit.

* 2400 Arméniens défendant la région du Haut-Karabagh sont morts au combat à l’automne 2020.
* Raymond Yezeguelian, UGAB, ACBA, Amundi.